Abd al-Rahman ibn Awf

Chapitre 5

L'héritage d'un homme libre

Médine, an trente-deux de l'hégire. Dans une maison proche du cimetière d'al-Baqi, un vieil homme s'éteint. Il a environ soixante-quinze ans. Dehors, on commence déjà à compter ce qu'il laisse. Et le compte donne le vertige. Des chameaux par centaines. Des chevaux. Des troupeaux entiers. De l'or. Cet homme, c'est Abd al-Rahman ibn Awf, que Dieu l'agrée. Celui-là même qui était arrivé dans cette ville sans rien. Pas une pièce. Pas un toit. Quarante ans plus tôt.Établi

Voilà le paradoxe qui traverse toute sa fin de vie. Cet homme a donné sans relâche. Pour l'expédition de Tabouk, deux cents onces d'or, d'un coup. Plus tard, quarante mille dirhams d'argent distribués. Puis quarante mille dinars d'or. Puis cinq cents chevaux pour les combattants. Puis mille cinq cents montures. La tradition rapporte même qu'il avait donné, de son vivant, la moitié de tout ce qu'il possédait. Alors une question s'impose. Comment un homme qui donne autant peut-il mourir aussi riche ? Gardez cette question en tête. La réponse est toute la leçon de cette vie.Rapporté

Car cette richesse, il semble l'avoir toujours regardée avec méfiance. Les chroniqueurs racontent qu'au moment de Tabouk, Omar lui-même s'inquiéta. Il craignait de voir Ibn Awf se dépouiller imprudemment, ruiner les siens à force de générosité. L'intéressé répondit qu'il laissait à sa famille autant, sinon davantage. L'image dit tout. Voilà un homme si pressé de donner que son entourage doit le freiner. Comme s'il courait une course contre sa propre fortune. Comme s'il redoutait qu'un jour l'argent finisse par le posséder, au lieu d'être possédé par lui.Rapporté

Vient alors le décompte de l'héritage. Les chroniqueurs avancent des chiffres impressionnants, avec des variantes selon les recensions, et il faut le dire honnêtement. On parle d'environ mille chameaux. D'une centaine de chevaux. De plusieurs milliers de têtes de petit bétail, les sources hésitant sur le nombre exact. On parle aussi d'or et d'argent en quantité. Et surtout d'un geste précis. On rapporte qu'il légua quatre cents dinars à chacun des survivants de la bataille de Badr, soit environ une centaine d'hommes encore vivants. Jusque dans la mort, il choisit qui il honore. Les compagnons de la première heure.Rapporté

Il y a aussi les esclaves affranchis. Un récit rapporte qu'il en libéra trente en une seule journée. Certaines sources tardives avancent des nombres bien plus énormes, des dizaines de milliers de familles. Disons-le clairement. Ce chiffre-là relève probablement de l'embellissement, d'une erreur glissée au fil des transmissions. La version modeste est la plus crédible. Et elle suffit largement. Trente vies rendues à elles-mêmes en un seul jour, par un homme qui savait mieux que personne ce que recommencer veut dire.Légendaire

Revenons à notre question. Comment meurt-il si riche après avoir tant donné ? La réponse tient en une idée simple. Pour Ibn Awf, la richesse n'était pas un stock. C'était un flux. Il ne s'est jamais arrêté de travailler, de commercer, d'investir. Ses caravanes continuaient de partir et de revenir. Il donnait la moitié, et la machine reproduisait le reste. Voilà le secret. On ne peut donner durablement que ce qu'un système continue de produire. La générosité sans moteur économique s'épuise en une saison. La sienne a duré quarante ans.

Que retenir, alors, pour un investisseur d'aujourd'hui ? D'abord ceci. Quand tout s'effondre, ne demandez pas la charité, demandez le chemin du marché. L'autonomie d'abord, l'aide ensuite, et seulement si nécessaire. Ensuite, la résilience précède la fortune. Ibn Awf a tout perdu en quittant La Mecque, et il a tout reconstruit, parce que sa méthode était restée intacte. Le capital se perd, la compétence reste. Enfin, la diversification. Le Yémen, puis la Syrie. Les produits laitiers, puis le grand commerce des caravanes. Jamais un pari unique. Toujours plusieurs routes.

Puis viennent les leçons les plus contre-intuitives. La richesse est un moyen, jamais une fin. Donnez pendant que vous êtes vivant, pas seulement par testament. Et gardez un train de vie plus bas que vos moyens. Cet homme immensément riche s'était marié, à Médine, avec une dot du poids d'un simple noyau de datte en or, suivie d'un festin modeste. La sobriété n'était pas une pose. C'était son garde-fou. Car il avait compris le vrai risque du succès. Ce n'est pas de perdre son argent. C'est de devenir quelqu'un d'autre à cause de lui.Établi

Abd al-Rahman ibn Awf repose au cimetière d'al-Baqi, à Médine, parmi les plus grands de la première génération. Il fut riche entre tous, et pourtant la tradition ne retient pas d'abord sa fortune. Elle retient un refus. Celui d'un homme ruiné à qui l'on offrait la moitié des biens d'un frère, et qui demanda seulement où se trouvait le marché. Tout le reste a découlé de ce refus. Alors la dernière question est pour vous. Si demain vous perdiez tout, votre argent, vos titres, vos réseaux, que vous resterait-il ? Si la réponse est une méthode, alors vous possédez déjà l'essentiel.Établi