
Bâtisseurs
Warren Buffett : les principes intemporels, racontés par les faits
Marge de sécurité, patience, sobriété : de la maison grise d'Omaha au float de 171 milliards, l'histoire vraie des principes de Warren Buffett.
· 7 min de lecture
John Templeton a bâti l'un des plus longs records de la Bourse en achetant là où personne ne regardait. Son histoire, ses paris datés et sa fortune donnée.
6 min de lecturepar Namsira

En 1939, un jeune courtier de vingt-six ans passe un ordre qui fait sourire son entourage : acheter pour cent dollars d'actions de chaque société cotée à un dollar ou moins à Wall Street. Il vise cent quatre entreprises, beaucoup au bord de la faillite, alors que l'Europe vient d'entrer en guerre. Cet homme s'appelle John Templeton. Quatre ans plus tard, sa mise a quadruplé.
John Templeton a passé sa vie à faire l'inverse de la foule. Acheter quand les autres fuient, vendre quand ils se ruent, chercher la valeur là où personne ne regarde. De ce principe têtu, il a tiré l'un des plus longs records de la finance moderne, une place de pionnier de l'investissement mondial, et une fortune qu'il a fini par donner presque entièrement. Voici son histoire, dates et montants à l'appui.
John Templeton naît le 29 novembre 1912 à Winchester, une petite ville du Tennessee. Il grandit dans une famille modeste et finance lui-même une partie de ses études à Yale, qu'il termine en 1934. Il part ensuite à Oxford comme boursier Rhodes, où il étudie le droit. Surtout, il voyage : une trentaine de pays parcourus en quelques années, une leçon qui fondera toute sa méthode. Le monde, comprend-il très tôt, est bien plus grand que Wall Street.
De retour aux États-Unis, il travaille sur les marchés, puis rachète en 1940 une petite société de conseil financier. En 1954, il lance le fonds qui portera son nom. Devenu riche, il s'installe aux Bahamas, à Lyford Cay, loin de l'agitation de New York. Il renonce à sa nationalité américaine pour devenir citoyen britannique. La reine Elizabeth II le fait chevalier en 1987 : il devient Sir John Templeton. Il meurt le 8 juillet 2008 à Nassau, à quatre-vingt-quinze ans.
Revenons à ce fameux ordre de 1939. Peu après l'entrée en guerre de l'Europe, la Bourse américaine est terrifiée. Templeton emprunte dix mille dollars et demande à son courtier d'acheter cent dollars d'actions de chaque titre coté à un dollar ou moins. Cent quatre sociétés entrent dans son panier. Trente-quatre sont déjà en faillite ou tout près de l'être.
Son raisonnement est froid. Il ne parie pas sur une entreprise, il parie sur un retournement d'ensemble. La plupart de ces sociétés survivront à la guerre et profiteront de l'effort industriel. Quelques-unes couleront, tant pis : la masse des gagnantes couvrira largement les pertes. C'est un pari sur le nombre et sur la patience, pas sur un coup de génie isolé.
Quatre ans plus tard, le verdict tombe. Seules quatre des cent quatre sociétés ont fini sans valeur. Le portefeuille a quadruplé. Les dix mille dollars empruntés en valent désormais près de quarante mille. Ce coup fondateur lance sa carrière et fixe sa signature pour soixante ans : acheter au moment précis où tout le monde vend.
Templeton résumait sa méthode en une phrase devenue célèbre : le meilleur moment pour acheter, c'est le point de pessimisme maximal ; le meilleur moment pour vendre, le point d'optimisme maximal. Simple à énoncer, très dur à tenir. Il fallait acheter quand les journaux annonçaient la fin du monde, et se retirer quand tout le monde se félicitait.
Sa boussole n'était pas le graphique, mais le bilan. Il cherchait des entreprises solides dont le cours était tombé très en dessous de leur valeur réelle, peu importe le pays ou le secteur. Il gardait ses titres environ quatre ans en moyenne, le temps que le marché reconnaisse enfin ce qu'il avait vu avant les autres. La patience faisait le reste.
Ce sang-froid à contre-courant, un autre géant l'a porté au même sommet. Warren Buffett répète qu'il faut avoir peur quand les autres sont avides, et être avide quand les autres ont peur. Même tempérament, même refus de suivre le troupeau, même confiance dans le temps long. Namsira retrace sa trajectoire dans l'histoire « Warren Buffett relu ».

Dans les années 1960, Templeton fait ce que presque aucun Américain n'ose : il investit au Japon. Le pays sort à peine de la guerre, l'Occident le juge risqué et secondaire. Lui y voit une machine à travailler, à épargner et à produire, dont les actions se paient une misère, parfois trois ou quatre fois seulement les bénéfices annuels.
Il achète tôt, quand personne ne regarde, et il en profite pendant des années. Puis, fidèle à sa règle, il inverse. Quand les valorisations japonaises s'envolent et que le monde entier découvre enfin le pays, il allège et redéploie ses capitaux vers des marchés délaissés, notamment américains. Entrer dans l'indifférence, sortir dans l'euphorie.
Cette liberté géographique était rare à l'époque. Templeton fut l'un des tout premiers vrais investisseurs mondiaux, convaincu qu'un bon jugement ne connaît pas de frontières et qu'une bonne affaire se cache aussi bien à Tokyo qu'à New York. Il suffisait d'aller la chercher, là où les autres refusaient de mettre les pieds.
Le fonds qu'il lance en 1954, le Templeton Growth Fund, devient sa signature. Sur trente-huit ans, jusqu'en 1992, il compose en moyenne plus de 15 % par an. Concrètement, dix mille dollars placés à l'ouverture en valent plus de deux millions à l'arrivée. En 1999, le magazine Money le désigne comme sans doute le plus grand sélectionneur d'actions du siècle à l'échelle mondiale.
En 1992, à près de quatre-vingts ans, il vend sa société de gestion, Templeton, Galbraith & Hansberger, au groupe Franklin pour neuf cent treize millions de dollars. De cette fusion naît Franklin Templeton, aujourd'hui l'un des grands gestionnaires de la planète. Il ne s'agissait pas de partir riche : il l'était déjà depuis longtemps. Il s'agissait de passer à autre chose.
Son flair ne l'a pas quitté avec la retraite. En 2005, il rédige un mémo privé où il met en garde contre un chaos financier à venir, pointant l'excès de dette et la fièvre immobilière. Trois ans plus tard, la crise de 2008 lui donne raison. Il avait déjà su, à la fin des années 1990, se tenir à l'écart des valeurs internet gonflées, juste avant leur effondrement.
Malgré ses milliards, Templeton a vécu simplement. Pas de yacht, pas de train de vie tapageur. Aux Bahamas, il conduisait lui-même et voyageait volontiers en classe économique. Élevé dans une Amérique presbytérienne et économe, il tenait ses comptes personnels avec la même rigueur que ceux de son fonds. Dans chaque dépense comme dans chaque placement, il cherchait le meilleur rapport entre le prix payé et la valeur reçue.
Cette sobriété assumée rappelle celle de Charlie Munger, l'associé de Warren Buffett, autre enfant de la Grande Dépression, qui répétait qu'on ne bâtit pas une vie solide sur la dépense. Namsira relit sa trajectoire dans l'histoire « Charlie Munger relu ».

Le plus frappant reste ce qu'il a fait de son argent. Dès 1972, il crée le Prix Templeton, qu'il dote volontairement pour dépasser le montant du prix Nobel, afin de récompenser les travaux sur les grandes questions de l'existence. La première lauréate, en 1973, est Mère Teresa. À travers sa fondation, Templeton aura donné plus d'un milliard de dollars de son vivant. Il voyait sa fortune comme un outil confié, jamais comme une fin en soi.
Que la patience de Warren Buffett t'accompagne, la prochaine fois que tout le monde courra et que toi seul verras l'intérêt d'attendre. Le temps travaille pour ceux qui savent pourquoi ils tiennent.
Ces lignes closent « Warren Buffett relu », l'histoire audio que Namsira consacre au sage d'Omaha. Elles auraient pu être écrites pour Templeton : la même conviction que le marché finit par récompenser ceux qui savent attendre, seuls, à contre-courant du bruit ambiant.
Que retenir de John Templeton ? Une même ligne, tenue pendant soixante ans. Chercher la valeur là où les autres ne regardent pas. Garder la tête froide quand la foule s'emballe. Vivre bien en dessous de ses moyens. Et rendre ce qu'on a reçu. On ne copie pas un portefeuille vieux d'un demi-siècle : on hérite d'un tempérament, et celui-là traverse les époques. Namsira raconte ces vies et les met en perspective ; elle ne conseille aucun placement.

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