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Wirecard, star de la fintech allemande, s'effondre en juin 2020 : 1,9 milliard d'euros introuvables. Retour sur l'ascension, la chute et les leçons.
6 min de lecturepar Namsira

24 septembre 2018. Wirecard entre au DAX, le club des trente plus grandes valeurs allemandes, et pousse dehors la vénérable Commerzbank. En moins de vingt ans, un petit spécialiste bavarois du paiement en ligne est devenu le symbole d'une Allemagne qui gagne enfin dans la technologie. L'action dépasse 190 euros, l'entreprise vaut près de 24 milliards. Moins de deux ans plus tard, le 25 juin 2020, Wirecard dépose le bilan. Motif : 1,9 milliard d'euros inscrits à ses comptes n'existent pas.
Cet article retrace l'affaire pas à pas : l'ascension, le mécanisme exact de la fraude, le journaliste qui a tout vu venir, la chute en neuf jours, puis ce que cette histoire laisse à qui veut apprendre. Un cadre avant de commencer : Namsira raconte et explique, sans conseiller. Les faits cités ici sont documentés par la justice allemande, la presse d'investigation et la commission d'enquête du Bundestag.
Wirecard naît en 1999, en pleine bulle Internet. Ses débuts sont modestes. La société traite les paiements en ligne de secteurs que les banques n'aiment pas : jeux d'argent, sites pour adultes. Puis elle grandit vite, rachète, s'installe à Aschheim, près de Munich, et se présente comme le champion européen du paiement numérique.
Markus Braun prend les commandes en 2002. Cet Autrichien discret, toujours vêtu d'un col roulé noir, revendique bientôt plus de 300 000 clients professionnels et plus de 100 milliards d'euros de transactions traitées par an. En septembre 2018, l'entrée au DAX consacre le récit. Les politiques applaudissent un fleuron national. Les analystes parlent du PayPal allemand.
L'euphorie a un revers. Poser des questions sur les comptes passe pour un manque de patriotisme économique. Plus la valorisation grimpe, moins on vérifie. Tout le monde veut croire au miracle bavarois. Peu de gens regardent d'où vient vraiment l'argent.
Réponse courte : l'argent n'a pas disparu, il n'a jamais existé. Une grande part des profits de Wirecard était logée dans des activités confiées à des partenaires en Asie, les Third Party Acquirers. Ces sociétés étaient censées traiter les paiements là où Wirecard n'avait pas de licence pour opérer elle-même.
Sur le papier, ces partenaires généraient des commissions énormes. Dans les faits, l'essentiel de ces volumes semble avoir été gonflé par de faux contrats. Les bénéfices imaginaires venaient masquer les pertes des activités réelles. Personne, à l'extérieur, ne vérifiait si ces transactions existaient vraiment.
Restait à prouver que la trésorerie, elle, était bien là. Wirecard affirmait garder 1,9 milliard d'euros sur des comptes séquestres aux Philippines, certificats bancaires à l'appui. Quand les auditeurs ont enfin voulu confirmer ces soldes en 2020, les deux banques philippines citées ont répondu qu'elles n'avaient jamais eu Wirecard pour client. Les documents étaient faux.
1,9 milliard d'euros, c'était près d'un quart du bilan. L'audace tenait du vertige : justifier des milliards avec des photocopies. Le cabinet KPMG, chargé d'un audit spécial demandé fin 2019, avait déjà prévenu en avril 2020 qu'il ne pouvait pas confirmer une large part des profits annoncés. Le couvercle allait sauter.
La fraude n'a pas été découverte par un régulateur. Elle a été démontrée par un journaliste. Dan McCrum, du Financial Times, s'intéresse aux comptes de Wirecard dès 2015. En janvier 2019, il publie les enquêtes décisives sur des irrégularités comptables dans les bureaux asiatiques du groupe, à commencer par Singapour. Les documents sont précis, les sources internes nombreuses. L'action chute d'environ 40 % en quelques semaines.
La réponse des autorités allemandes reste dans l'histoire. En février 2019, la BaFin, le gendarme financier, interdit purement et simplement les ventes à découvert sur l'action Wirecard. Mesure sans précédent pour une seule société. Le régulateur dépose même une plainte contre les journalistes du Financial Times, soupçonnés de manipuler le cours. On protège le champion, on poursuit ceux qui l'accusent.
C'est le cœur de l'affaire, et il dépasse Wirecard. Quand une preuve chiffrée contredit une réputation, le réflexe humain est de défendre la réputation. On l'avait déjà vu dans l'affaire Bernie Madoff, où un analyste, Harry Markopolos, avait démontré l'imposture des années avant tout le monde, sans jamais être écouté.
On ne réfute pas une équation avec un curriculum vitæ. Le respect qu'inspire un homme n'a jamais audité un seul compte.
La phrase vient du chapitre « L'homme qui savait, seul » de « Madoff, anatomie d'une confiance volée », l'histoire complète à écouter sur l'application Namsira. Elle éclaire Wirecard mot pour mot : face à Dan McCrum, l'Allemagne a préféré la stature de son fleuron à l'arithmétique de l'enquête.

Tout se joue en une semaine et demie. Le 18 juin 2020, le cabinet EY refuse de certifier les comptes 2019 : il ne trouve aucune trace des 1,9 milliard d'euros. Le titre plonge de plus de 60 % dans la journée.
Le 19 juin, Markus Braun démissionne. Le 22 juin, Wirecard reconnaît dans un communiqué que la somme manquante « n'existe très probablement pas ». Le soir même, Braun se rend à la police de Munich ; arrêté, il ressort le lendemain contre une caution de cinq millions d'euros. Le 25 juin, l'entreprise dépose le bilan. C'est la première faillite d'un membre du DAX dans l'histoire.
Le bilan boursier est brutal. En quelques jours, l'action perd environ 98 % de sa valeur. Des dizaines de milliers de petits porteurs, qui avaient cru au fleuron national, voient leur épargne s'évaporer. Les créanciers réclament des milliards. Il ne reste presque rien à partager.
Markus Braun clame son innocence. Il se présente comme une victime, trahi par son bras droit. La justice allemande le poursuit pour fraude, manipulation de marché et abus de confiance. Placé en détention depuis l'été 2020, il est jugé à Munich depuis décembre 2022, dans le plus grand procès économique de l'Allemagne d'après-guerre.
L'autre visage de l'affaire s'est volatilisé. Jan Marsalek, directeur des opérations, chargé justement des mystérieuses activités asiatiques, est suspendu le 18 juin 2020 et disparaît le lendemain. Un jet privé parti d'un aérodrome autrichien le conduit vers Minsk. Depuis, il figure parmi les hommes les plus recherchés d'Europe.
Le personnage dépasse la finance. Selon plusieurs enquêtes de presse, Marsalek aurait entretenu des liens étroits avec les services de renseignement russes et se cacherait aujourd'hui à Moscou. Ni la justice allemande ni les anciens actionnaires n'ont pu l'entendre. Il reste le grand absent du procès.
Wirecard a d'abord éclaboussé un pays. Le scandale a mis à nu la BaFin, incapable de contrôler l'entreprise et occupée à poursuivre ses accusateurs. Il a atteint le sommet de l'État : le ministre des Finances de l'époque, Olaf Scholz, puis la chancelière Angela Merkel elle-même ont été auditionnés par la commission d'enquête du Bundestag.
Les réformes ont suivi. En 2021, l'Allemagne adopte la loi FISG, qui renforce les pouvoirs de la BaFin et durcit les règles d'audit et de gouvernance. Les actifs sains de Wirecard sont vendus à la découpe : la banque Santander reprend l'essentiel de la technologie de paiement européenne. La marque, elle, disparaît.
Reste la leçon, la seule vraiment utilisable. Une croissance fulgurante n'est pas une preuve d'honnêteté. Un audit n'est pas une garantie. Une réputation nationale n'a jamais confirmé un solde bancaire. La question qui aurait suffi à tout arrêter était la plus simple de toutes : où est vraiment l'argent ?
L'histoire n'a rien d'unique. Deux ans avant Wirecard, en Californie, une autre promesse brillante s'effondrait : Theranos, la start-up d'Elizabeth Holmes, valorisée neuf milliards de dollars pour une machine d'analyse sanguine qui ne fonctionnait pas. Mêmes ingrédients : un récit irrésistible, des cautions prestigieuses, personne pour soulever le couvercle. Nos récits sur Theranos et « Madoff, anatomie d'une confiance volée » racontent la même mécanique.

Au fond, l'affaire tient en trois questions que personne n'a posées à temps. D'où venait le profit ? De partenaires asiatiques qu'aucun analyste n'avait jamais visités. Qui gardait l'argent ? Des banques philippines qui n'avaient jamais eu Wirecard pour cliente. Qui avait le droit de douter ? Personne : ceux qui doutaient étaient poursuivis. Le 25 juin 2020, ces trois silences se sont payés comptant : 1,9 milliard d'euros envolés et un fleuron rayé de la carte.

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