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Bâtisseurs

Azim Premji : le milliardaire indien qui a donné 21 milliards

De la fabrique d'huile d'Amalner aux 21 milliards de dollars donnés à sa fondation : le parcours vérifié d'Azim Premji, bâtisseur discret de Wipro.

8 min de lecturepar Namsira

Illustration abstraite : Azim Premji : le milliardaire indien qui a donné 21 milliards
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Bangalore, un soir de semaine. Un homme âgé traverse un couloir de bureaux désert, s'arrête devant un interrupteur et éteint une ampoule laissée allumée pour rien. Chemise simple, pas de garde du corps, pas de cortège. Cet homme s'appelle Azim Premji, et il a été, plusieurs années de suite, l'homme le plus riche de l'Inde selon les classements Forbes. Retiens cette image : elle contient toute une vie.

Entre ce geste minuscule et le chiffre qui suit, il y a un demi-siècle de travail : environ 21 milliards de dollars donnés à sa fondation, par tranches successives d'actions de son entreprise Wipro, pour l'école publique des campagnes indiennes. C'est le plus grand geste philanthropique de l'histoire de l'Inde. Voici comment le patron d'une fabrique d'huile de cuisine en est arrivé là, dates et chiffres à l'appui.

Qui est Azim Premji ?

Azim Premji est un industriel indien né le 24 juillet 1945 à Bombay, dans une famille de commerçants musulmans khoja venue du Kutch, au Gujarat. Il a dirigé Wipro pendant cinquante-trois ans, transformant une fabrique d'huile végétale en géant mondial des services informatiques, avant de céder la majeure partie de sa fortune à une fondation consacrée à l'éducation.

La maison où il naît est riche et respectée : son père, Muhammed Hashem Premji, est un industriel que les gazettes surnomment le roi du riz de Birmanie. En 1947, à la partition de l'Inde, Muhammad Ali Jinnah, fondateur du Pakistan, invite ce notable musulman à rejoindre le pays neuf. La réponse tient en un mot : non. Il ne voulait pas, racontera son fils, d'un État bâti sur une seule religion. Ce refus, premier acte d'intégrité de la lignée, marquera le fils toute sa vie.

L'autre figure décisive est la mère, Gulbanoo, l'une des premières femmes médecins diplômées de Bombay. Pendant près de cinquante ans, elle bâtit et dirige un hôpital gratuit pour enfants frappés par la polio. Le jeune Azim l'y accompagne et voit ce qu'une vie donnée aux autres peut produire. Les premières graines de sa générosité, dira-t-il, sont là.

1966. Azim étudie l'ingénierie électrique à Stanford, en Californie, à quelques mois du diplôme, quand un télégramme arrive de Bombay : son père vient de mourir. Il a 21 ans. « Ce fut un choc total, racontera-t-il. Il fallait simplement que je rentre. » Il traverse l'océan, enterre son père et reprend une entreprise qu'il n'avait jamais voulue. Dès sa première assemblée, on rapporte qu'un actionnaire lui conseille de vendre ses parts et de laisser la place à des gestionnaires chevronnés. Il écoute. Il ne vend pas. Le diplôme de Stanford, lui, attendra 1999 : il l'achèvera par correspondance, trente-trois ans plus tard.

De l'huile de cuisine aux services informatiques

L'entreprise s'appelle alors Western India Vegetable Products : une fabrique d'huile de cuisine et de savon de lessive à Amalner, une petite ville du Maharashtra. Le jeune patron arrive à l'usine avant les ouvriers, pose des questions naïves, apprend le métier sur le terrain. Il modernise, serre les coûts, diversifie. En 1977, l'entreprise devient Wipro Products ; en 1982, simplement Wipro. Une fabrique d'huile vient de se choisir un nom qui ne sent plus l'huile, et ce n'est pas un hasard.

À la fin des années 1970, l'Inde durcit ses lois sur les capitaux étrangers et IBM quitte le pays. Un vide immense s'ouvre : plus de machines, plus de spécialistes. Le fabricant d'huile y voit une porte. Au début des années 1980, il crée des divisions informatiques et embauche des ingénieurs ; en 1981, ses équipes assemblent l'un des premiers mini-ordinateurs conçus en Inde. L'ingénieur de Stanford, rappelé de force quinze ans plus tôt, s'offre enfin le métier de ses rêves.

Le vrai génie n'est pas la machine, c'est l'idée : l'Inde a des ingénieurs par milliers, bien moins chers qu'en Amérique, et le monde entier a besoin de code. Au tournant de 1990, Wipro bascule vers le développement logiciel à distance depuis Bangalore. Dès 1989, General Electric s'était associé à Wipro pour produire en Inde des appareils d'imagerie médicale : le sceau du sérieux. En 2000, Wipro entre à la Bourse de New York et devient un temps, portée par le boom d'internet, la première capitalisation boursière de l'Inde. Premji détient alors près des trois quarts de l'entreprise. Le gamin qu'on sommait de vendre tient le sommet.

Couverture de l'histoire « Azim Premji » sur Namsira
BâtisseursAzim PremjiDu télégramme de 1966 aux 21 milliards rendus : l'histoire complète d'Azim Premji, racontée et sourcée en six chapitres audio sur Namsira.Découvrir l'histoire

L'homme qu'on ne peut pas acheter

La vraie légende d'Azim Premji n'est pas dans ses comptes : elle est dans ce qu'il a toujours refusé d'y laisser entrer. L'épisode le plus célèbre, souvent rapporté, se passe autour d'une usine neuve du Karnataka. Pour obtenir le raccordement électrique, un fonctionnaire fait comprendre qu'il faudra une enveloppe. Premji refuse. Pas une roupie. L'usine tournera sur des groupes électrogènes au diesel pendant près de trois ans, jusqu'à obtenir le branchement dans les règles, sans un centime de pot-de-vin.

Ce n'était pas une exception, c'était une règle de maison : Wipro fut l'une des toutes premières grandes entreprises indiennes à s'interdire de donner comme de recevoir des dessous-de-table. Ses vendeurs s'en plaignaient. On rapporte sa réponse : refusez de payer, puis venez négocier vos objectifs à la baisse. Autrement dit, mieux vaut vendre moins que vendre sale. À court terme, cette propreté coûte des contrats ; à long terme, elle bâtit un actif que l'argent n'achète pas : un nom en qui l'on a confiance.

L'autre versant du personnage est sa sobriété, devenue folklore en Inde. On rapporte qu'il a conduit une modeste Ford Escort pendant huit ou neuf ans, puis une Toyota ; qu'il voyageait en classe économique ; qu'en réunion, devant un plateau de pâtisseries, il ne prenait que quelques fraises et une tasse de thé. Certaines de ces histoires sont sans doute embellies, prends-les pour ce qu'elles sont. Mises bout à bout, elles disent pourtant un homme cohérent : le luxe ne l'intéresse pas, et rien, pas même une ampoule, ne se gaspille impunément.

Azim Premji et le don de 21 milliards de dollars

Le total transféré par Azim Premji à sa fondation atteint environ 21 milliards de dollars, versés sur plusieurs années sous forme d'actions Wipro. Aucun autre philanthrope indien n'approche ce montant.

La chronologie est nette. En 2001, il crée la Fondation Azim Premji, tournée vers l'école publique. En décembre 2010, il engage environ 2 milliards de dollars d'actions : à l'époque, le plus grand don caritatif jamais réalisé en Inde. En 2013, il devient le premier Indien à signer le Giving Pledge, l'engagement lancé par Bill Gates et Warren Buffett de donner la majeure partie de sa fortune de son vivant. En mars 2019 enfin, il transfère 34 % de ses parts, une tranche estimée à 7,5 milliards de dollars, qui porte la dotation totale à 21 milliards, soit 67 % des droits économiques qu'il détenait dans Wipro.

Où va cet argent ? Pas dans des monuments à son nom ni dans des galas. La fondation forme des maîtres, épaule les enseignants des villages et s'installe dans les États les plus pauvres du pays ; on estime qu'elle appuie des centaines de milliers d'écoles publiques. Elle a aussi ouvert, à Bangalore, une université à but non lucratif qui forme les cadres du secteur social, et élargit désormais son action à la santé et aux moyens de subsistance. L'éducation, répète-t-il, est le levier le plus puissant pour changer une société.

Ceux d'entre nous qui ont le privilège de la richesse devraient contribuer à créer un monde meilleur pour les millions de bien moins privilégiés.

Ces mots viennent de sa lettre d'engagement, cités dans le chapitre « Rendre presque tout » de notre histoire audio consacrée à Azim Premji. La philosophie derrière, il l'emprunte à Gandhi : celui qui détient une fortune ne la possède pas vraiment, il la tient en dépôt, comme un gérant tient un bien qui n'est pas le sien. En 2019, après cinquante-trois ans à la barre, il passe la main à son fils Rishad et se retire vers ce qui compte le plus pour lui : donner.

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Foi privée, don séculier : la mise au point

Une précision honnête s'impose. Azim Premji est né et a grandi dans une famille musulmane khoja venue du Gujarat, mais il n'a jamais fait de sa foi une bannière. « Nous nous sommes toujours vus comme Indiens, dit-il, jamais comme hindous, musulmans, chrétiens ou bouddhistes. » Son don n'est pas présenté comme une aumône religieuse : c'est une générosité séculière, tournée vers l'école laïque. Nous racontons donc un homme de valeurs, pas un modèle de dévotion ; sa foi est son affaire privée, et il l'a voulue ainsi.

L'honnêteté oblige aussi à dire l'ombre. En 2020, une organisation a accusé Premji et des proches de détournements lors de la fusion de sociétés d'investissement du groupe. La Haute Cour du Karnataka a examiné ces plaintes, les a jugées « frivoles » et les a rejetées, en mettant des frais à la charge des plaignants pour procédure abusive ; la Cour suprême a suspendu les poursuites. Aucune condamnation, nulle part. Dernière nuance : quand l'Inde a rendu le mécénat d'entreprise obligatoire par la loi, ce donateur de milliards a critiqué la contrainte. La philanthropie, disait-il, doit venir de l'intérieur, pas d'un décret.

Ce que le parcours d'Azim Premji peut t'apprendre

Trois leçons tiennent debout toutes seules. D'abord, la fortune est un dépôt, jamais un trophée : ce que tu portes sur toi n'est pas ce que tu vaux. Ensuite, l'intégrité est un actif, pas un handicap : trois ans de gasoil ont coûté cher sur le moment, et acheté un nom qui a signé des contrats pendant cinquante ans. Enfin, donne de ton vivant, et donne à ce qui dure : des maîtres formés et des enfants qui lisent survivront plus longtemps qu'une plaque gravée.

Rien ici n'est une recette de placement ni un verdict religieux : personne ne peut te promettre ce que l'avenir rapportera, et pour tes propres questions de don, de zakat ou de transmission, la bonne adresse reste un savant ou une référence qualifiée. Si les bascules de bâtisseurs te parlent, notre article « Sulaiman Al-Rajhi : le milliardaire qui a tout donné de son vivant » raconte un autre géant qui s'est déshérité les yeux ouverts, et « Mansa Moussa : l'homme le plus riche de l'histoire ? » interroge une fortune plus ancienne encore. Quant à Azim Premji, son histoire complète, du télégramme de Bombay à l'ampoule éteinte, s'écoute en six chapitres sur app.namsira.com. Elle te laisse une question simple : de tout ce que tu bâtis, que rendras-tu de ton vivant ?

Sources & pour aller plus loin

Questions fréquentes

Combien Azim Premji a-t-il donné exactement ?
Environ 21 milliards de dollars au total, sous forme d'actions Wipro transférées à sa fondation sur plusieurs années : un engagement d'environ 2 milliards en décembre 2010, alors record absolu en Inde, puis une tranche de 34 % de ses parts en mars 2019, estimée à 7,5 milliards. La dotation représente 67 % des droits économiques qu'il détenait dans Wipro.
Qu'est-ce que Wipro et quel est le rôle d'Azim Premji ?
Wipro est à l'origine une fabrique d'huile de cuisine et de savon fondée par son père à Amalner, en Inde. Azim Premji la reprend en 1966, à 21 ans, à la mort de son père, puis la transforme en géant mondial des services informatiques, coté à New York dès 2000. Il en reste à la tête cinquante-trois ans, avant de passer la main à son fils Rishad en 2019.
Que fait concrètement la Fondation Azim Premji ?
Créée en 2001, elle travaille sur l'école publique indienne : formation des enseignants, appui aux écoles des villages, priorité aux États les plus pauvres. On estime qu'elle épaule des centaines de milliers d'écoles publiques. Elle gère aussi une université à but non lucratif à Bangalore, qui forme les cadres du secteur social, et élargit son action à la santé et aux moyens de subsistance.
Azim Premji est-il musulman, et son don est-il une zakat ?
Il est né dans une famille musulmane khoja du Gujarat, mais il a toujours gardé sa foi privée : « Nous nous sommes toujours vus comme Indiens », dit-il. Son don n'est pas présenté comme une aumône religieuse ; c'est une générosité séculière tournée vers l'école publique laïque. Namsira le raconte comme un homme de valeurs, sans en faire un modèle de dévotion.
Pourquoi Azim Premji vivait-il si simplement malgré sa fortune ?
Parce qu'il considère la richesse comme un dépôt à administrer, pas comme un trophée. On rapporte qu'il a roulé des années en Ford Escort, voyagé en classe économique et éteint lui-même les lumières inutiles de ses bureaux. Certaines anecdotes sont sans doute embellies, mais toutes disent la même chose : moins il dépensait pour lui, plus il pouvait rendre.

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