
Bâtisseurs
Azim Premji : le milliardaire indien qui a donné 21 milliards
De la fabrique d'huile d'Amalner aux 21 milliards de dollars donnés à sa fondation : le parcours vérifié d'Azim Premji, bâtisseur discret de Wipro.
· 8 min de lecture
De Celtel, vendu 3,4 milliards de dollars en 2005, au prix qui reste souvent sans lauréat : comment Mo Ibrahim a mis un prix sur l'honnêteté en Afrique.
7 min de lecturepar Namsira

Imagine une cérémonie prête : la salle, les caméras, un jury qui a délibéré pendant des mois. Puis l'annonce tombe, vertigineuse de simplicité : cette année, il n'y a pas de lauréat. Personne. Le prix le mieux doté au monde pour un individu vient, une fois de plus, de ne pas être remis. Son créateur s'appelle Mo Ibrahim, et ce vide ne le gêne pas : il le revendique.
Derrière ce prix, il y a un parcours chiffré : un opérateur mobile lancé en 1998 sur un continent que le secteur jugeait insolvable, revendu 3,4 milliards de dollars en 2005, sans qu'un seul pot-de-vin n'ait été versé, selon son fondateur. Voici comment un ingénieur soudanais a mis, littéralement, un prix sur l'honnêteté. Dates et montants à l'appui.
Mo Ibrahim est un ingénieur et entrepreneur né en 1946 au Soudan, dans le pays nubien. Il a bâti l'opérateur mobile Celtel, vendu 3,4 milliards de dollars en 2005, puis créé en 2006 une fondation qui note la gouvernance des 54 pays africains et récompense les anciens chefs d'État exemplaires.
L'un des cinq enfants d'une famille modeste, il décroche un diplôme d'ingénieur électricien à l'université d'Alexandrie, en Égypte, puis rentre travailler pour la compagnie nationale du téléphone soudanaise. Le pays est vite trop étroit. Direction le Royaume-Uni, où il poursuit ses études jusqu'au doctorat en communications mobiles, à Birmingham, au moment exact où la téléphonie cellulaire sort des laboratoires.
Vers 1983, il rejoint British Telecom, puis devient directeur technique de Cellnet : sous sa responsabilité se déploie l'un des deux premiers réseaux cellulaires du Royaume-Uni, lancé en 1985 quelques jours après celui de Vodafone. En 1989, il quitte ce confort et fonde MSI, Mobile Systems International, un cabinet qui conçoit des réseaux mobiles pour les opérateurs du monde entier. En 2000, il vend MSI au groupe Marconi ; les sources évoquent plus de 900 millions de dollars. Ce capital va financer un pari que personne d'autre ne veut prendre.
En 1998, Mo Ibrahim crée MSI-Cellular Investments, qui prendra en 2004 le nom de Celtel. L'idée tient en une conviction que le secteur juge absurde : l'Afrique mérite le mobile, et elle le paiera.
Car dans les années 1990, l'Afrique n'existe pas sur les cartes des télécoms : trop pauvre, trop risquée, répètent les investisseurs. Une scène rapportée dans notre histoire résume ce mur. Quand il presse un cadre du secteur de déposer une simple demande de licence en Ouganda, un marché vierge, la réponse claque : « Mo, je te croyais plus intelligent. » Alors il déploie lui-même, là où personne n'ose : les deux Congo, la Zambie, l'Ouganda, le Tchad, le Gabon, la Sierra Leone en pleine guerre civile. Certaines antennes arrivent par hélicoptère, au-dessus de forêts sans routes.
Au printemps 2005, l'opérateur koweïtien MTC, futur Zain, rachète Celtel pour 3,4 milliards de dollars : l'une des plus grandes transactions jamais signées sur le sol africain. À ce moment, Celtel opère dans 14 pays, emploie près de 4 000 personnes, africaines dans leur immense majorité, et alimente 120 000 points de vente. Le nombre d'abonnés varie selon les sources, de plus de 7 millions à 24 millions. Retiens l'ordre de grandeur : un réseau bâti là où tout le secteur jurait qu'on ne gagnerait jamais un centime.
Chez Celtel, toute dépense dépassant 30 000 dollars devait être approuvée par le conseil d'administration. Cette règle n'était pas de la paperasse : c'était un verrou anti-corruption, conçu pour qu'aucun dirigeant, pas même le fondateur, ne puisse signer une enveloppe discrète.
Mo Ibrahim ne s'est pas fié à sa propre vertu : il l'a mise hors de sa portée. Le conseil est rempli de représentants d'institutions exigeantes. Les licences, raconte-t-il, ne se prennent qu'en appel d'offres ouvert, jamais sous la table ; si l'attribution sent le truquage, Celtel s'abstient. Et l'essentiel du capital vient d'investisseurs qui partagent le risque et le profit, comme l'IFC, bras financier de la Banque mondiale, plutôt que d'une montagne de dette à intérêt. Un montage qui parlera aux lecteurs de notre article « Riba : définition », même si l'homme ne l'a jamais présenté ainsi.
Cette droiture a un coût. Au Congo, du matériel bloqué en douane attire une demande de « petit geste » : plutôt que de payer, Celtel organise, rapporte-t-on, un grand événement public, ministres invités, presse conviée, et retenir les caisses devient politiquement intenable. Ailleurs, un pays présente une liste écrite de « paiements » à effectuer pour obtenir une licence : Celtel préfère abandonner le marché et l'argent déjà engagé. « Dès le premier jour, nous n'avons pas payé un centime de corruption », répétait son fondateur. Au moment de la vente, cette propreté se paie : une entreprise sans caisse noire s'audite les yeux ouverts, et se vend plus cher.

Le prix Ibrahim pour le leadership d'excellence, décerné pour la première fois en 2007, verse à son lauréat 5 millions de dollars sur dix ans, puis 200 000 dollars par an, à vie. On le résume souvent à « un million de dollars » : la réalité est nettement au-dessus, ce qui en fait l'un des prix individuels les mieux dotés au monde, loin devant le Nobel.
Les conditions sont strictes : avoir été démocratiquement élu, avoir respecté les limites constitutionnelles de son mandat, avoir quitté le pouvoir dans les temps, au cours des trois dernières années, et avoir gouverné avec excellence. Presque un portrait-robot du dirigeant que l'Afrique attend.
La réalité dément souvent ce portrait-robot. Six lauréats en presque vingt ans : Joaquim Chissano (Mozambique, 2007), Festus Mogae (Botswana, 2008), Pedro Pires (Cap-Vert, 2011), Hifikepunye Pohamba (Namibie, 2014), Ellen Johnson Sirleaf (Liberia, 2017) et Mahamadou Issoufou (Niger, 2020). Toutes les autres années, 2009, 2010, 2012 et tant d'autres, le jury a préféré ne rien donner. Ce n'est pas une défaillance du prix. C'est, assumé, son verdict sur l'état de la gouvernance du continent.
Reste la critique, et elle est sérieuse : faut-il payer des dirigeants pour qu'ils fassent simplement leur devoir ? Mo Ibrahim ne l'esquive pas. Sa réponse tient en une observation crue : beaucoup de chefs d'État n'ont pas de vie après le palais, et c'est ce qui les pousse à s'y accrocher, à réécrire les constitutions. Le prix leur offre une sortie honorable, une raison de partir la tête haute. Tu peux ne pas être convaincu ; la question, elle, est juste.
Depuis 2007, la Fondation Mo Ibrahim publie l'Indice Ibrahim de la gouvernance africaine (IIAG), qui note les 54 pays du continent à partir de données collectées auprès d'organismes indépendants. Sécurité et état de droit, participation et droits, opportunités économiques, développement humain : chaque État reçoit un score public, consultable par ses propres citoyens.
L'outil a ses limites, et il faut les nommer : on lui a reproché, à ses débuts, de trop regarder l'Afrique subsaharienne, et des dirigeants mal notés contestent régulièrement la méthode. Il a pourtant changé une chose : la gouvernance se discute désormais chiffres en main, notamment lors du Governance Weekend, le rendez-vous annuel de la fondation qui réunit décideurs, chercheurs et société civile autour de l'état du continent.
Un mot d'honnêteté d'abord. Mo Ibrahim est musulman, nubien du Soudan, mais il ne prêche pas : il se décrit comme un ancien marxiste et parle de corruption en mots civiques, pas religieux. Il reste aussi milliardaire, là où un Sulaiman al-Rajhi s'est dépouillé de presque tout de son vivant, comme le raconte notre article « Sulaiman Al-Rajhi : le milliardaire qui a tout donné de son vivant ». Namsira ne le présente donc ni en modèle de piété ni en exemple de renoncement : en homme d'une exigence tenue, jusque dans ce qu'elle coûte.
La corruption, disait-il, c'est comme l'adultère : il faut être deux pour la commettre, et l'on n'en blâme qu'un seul.
Cette phrase est citée dans « Ce que Mo Ibrahim nous apprend », le dernier chapitre de notre histoire audio qui lui est consacrée. Elle déplace le regard : on accuse le fonctionnaire qui tend la main, on oublie l'entreprise qui la remplit. Devant une salle de patrons occidentaux, il a osé le dire : un gouvernement ne se corrompt pas tout seul. La tradition islamique condamne d'ailleurs la richwa, le pot-de-vin qui « mange les biens des hommes par le faux » ; cet homme au discours tout séculier a bâti sa vie sur le même refus, sans en revendiquer la source. La droiture rejoint parfois la foi par d'autres chemins.

Trois leçons tiennent debout toutes seules. D'abord, la propreté est un actif : elle a coûté des marchés perdus, des retards, des pays quittés, puis elle a rendu Celtel lisible, auditable, et vendable 3,4 milliards de dollars. Ensuite, ne compte pas sur ta seule volonté : construis le verrou, comme la règle des 30 000 dollars, avant d'en avoir besoin. Enfin, sache renoncer : un contrat qui exige de te salir les mains n'est pas une opportunité, c'est un piège. Si les bâtisseurs qui tiennent leurs principes te parlent, « Azim Premji : le milliardaire indien qui a donné 21 milliards » prolonge cette lecture ; et l'histoire complète de Mo Ibrahim, du taxi à radio au prix que personne ne gagne, s'écoute en six chapitres sur app.namsira.com. La prochaine fois qu'un raccourci sale te tendra la main, tu sauras quoi répondre.

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