
Bâtisseurs
Mo Ibrahim : un million de dollars pour les dirigeants honnêtes
De Celtel, vendu 3,4 milliards de dollars en 2005, au prix qui reste souvent sans lauréat : comment Mo Ibrahim a mis un prix sur l'honnêteté en Afrique.
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De porteur au souk à fondateur de la plus grande banque islamique du monde : le parcours vérifié de Sulaiman Al-Rajhi, jusqu'au waqf de 2011.
8 min de lecturepar Namsira

Riyad, fin des années 1930. Un enfant d'une dizaine d'années traverse la ville avec un bidon de kérosène sur le dos ; le fer-blanc lui scie l'épaule à chaque pas. Il vend son pétrole lampant près de la place du Qasr al-Houkm, encaisse quelques pièces, recommence le lendemain. Cet enfant s'appelle Sulaiman al-Rajhi. Personne, sur cette place, ne devine qu'il bâtira un jour la plus grande banque islamique du monde, ni qu'il finira par s'en défaire volontairement.
Mai 2011. Le même homme, plus de quatre-vingts ans, annonce que l'essentiel de ce qu'il possède, dont sa part de la banque, passe en waqf, une dotation perpétuelle consacrée aux œuvres. Sa fortune pesait alors, selon les sources, de 6 à près de 8 milliards de dollars. Entre le bidon et le waqf, il y a huit décennies de travail, un refus tenu contre l'avis de tous les experts, et une leçon rare sur ce que l'argent peut devenir. Voici son histoire, dates et chiffres à l'appui.
Sulaiman al-Rajhi est un entrepreneur saoudien né à Bukayriyah, une oasis du Qassim, en 1927, 1928 ou 1929 : dans le Najd de ces années-là, on n'enregistre pas les naissances. Il est le bâtisseur, aux côtés de son frère aîné Saleh, de ce qui deviendra Al Rajhi Bank, la plus grande banque islamique du monde. Et il est surtout l'un des très rares milliardaires à s'être retiré, de son vivant, de sa propre fortune.
Son enfance tient en un mot : porter. Il quitte l'école au deuxième niveau du primaire, parce qu'il faut manger. Porteur au souk, gardien de marchandises, serveur de café ; il ramasse même le crottin de chameau dans les rues pour le revendre comme combustible. Dans son autobiographie, il raconte avoir trié des dattes pour six riyals par mois, puis cuisiné pour trente, et rendu son tablier le jour où on lui a refusé l'augmentation accordée aux autres. Ces souvenirs viennent de lui, prenons-les comme tels ; la pauvreté du Najd d'alors, elle, est établie.
Vers quinze ans, il ouvre une petite échoppe dans le quartier d'al-Mourabba, à Riyad, et économise pièce après pièce 1 500 riyals, des années de travail changées en un petit tas d'argent. Puis il les dépense en une fois, jusqu'au dernier : il se marie. Caisse vide, retour à zéro. Retiens ce zéro : il y repassera une seconde fois, des décennies plus tard, et ce sera de son plein gré.

La marche suivante se trouve à La Mecque. En 1947, Sulaiman est embauché comme coursier de change dans le comptoir de son frère Saleh, qui travaille à même le trottoir : un tapis pour comptoir, une balance pour associée. Chaque saison de pèlerinage déverse sur la ville des foules qui n'ont en poche que la monnaie de chez elles ; il faut changer roupies, livres égyptiennes et piastres en riyals. C'est la sarrafa, le change, et c'est l'école du jeune homme : pas de tableau noir, des colonnes de chiffres et des clients à regarder dans les yeux.
Une image résume ces années. Avant le grand départ, les pèlerins confient au comptoir leurs sommes en garde, les amanat, ce qu'on te confie et que tu dois rendre intact. Son entourage rapporte que Sulaiman portait lui-même ces dépôts jusqu'à l'aéroport, à pied, refusant de les lâcher « de peur qu'elles ne se perdent ». Le récit vient des siens, mais il dit la règle du métier : l'argent des autres est un dépôt, jamais un butin. En 1957, le comptoir devient la première maison de change agréée du Najd. En 1972, à plus de quarante ans, Sulaiman fonde sa propre maison, seul à la barre pour la première fois.
Cette même année 1972, penché sur ses registres, il découvre quelques écritures qui n'auraient pas dû s'y trouver : de petits intérêts entrés dans ses comptes sans qu'il les ait demandés. Il racontera lui-même la scène bien plus tard. Ces intérêts relèvent de ce que les savants musulmans nomment riba : l'argent qui produit de l'argent par le seul écoulement du temps, une pratique que le Coran interdit explicitement. Il nettoie ses comptes. Puis une idée germe, que les banquiers jugent folle : bâtir une banque entière sans riba, alors que toute la banque moderne vit précisément de cet écart.
Il avance par étapes. En 1978, les frères réunissent leurs maisons en une seule société de change et de commerce : près de 150 guichets à travers le royaume vers 1980, selon les récits de l'époque. En 1981, la Bank of England refuse d'abord d'agréer un bureau al-Rajhi à Londres ; on rapporte que Sulaiman vient plaider en personne devant les banquiers de la City et obtient la licence. En Arabie, il faut ensuite plus de six ans de consultations entre ministères, autorité monétaire et savants pour dessiner l'objet inconnu.
L'autorisation arrive en 1985, avec une condition restée célèbre : la nouvelle banque n'aura pas le droit de porter le mot « islamique » dans son nom, car nommer celle-ci islamique reviendrait à suggérer que les autres ne le sont pas. Le 29 juin 1987, un décret royal crée la Société bancaire et d'investissement al-Rajhi. L'introduction en Bourse de 1988 est sursouscrite dix fois : 750 millions de riyals levés, près de 100 000 actionnaires, dont beaucoup n'avaient jamais poussé la porte d'une banque. Et dès l'origine, un comité de savants veille, dont les avis s'imposent à la direction.
Le paradoxe est solidement documenté. Environ 70 % des dépôts confiés à la banque ne sont pas rémunérés : des millions de clients y laissent leur argent par conviction, parce que la maison ne touche pas au riba. Résultat, son coût de financement compte parmi les plus bas de toute la banque mondiale. Le refus que les financiers jugeaient intenable est devenu son avantage concurrentiel le plus sûr. En 2024, la banque dégage près de 20 milliards de riyals de bénéfice, porte près de 1 000 milliards de riyals d'actifs et vaut plus de 100 milliards de dollars en Bourse, la première de la région.
La preuve ne passe pas que par les guichets. En 1977, il lance Al Watania, un élevage de volaille où l'abattage se fait à la main, par des ouvriers musulmans qui prononcent la basmala, ou ne se fait pas. On rapporte que l'aventure lui coûte près d'un milliard de riyals de pertes avant le premier bénéfice ; il en rira dans son autobiographie : « J'ai tout investi dans la poule, sauf son caquètement ! » Aujourd'hui, Al Watania abat près d'un million de poulets par jour, emploie plus de cinq mille personnes et fournit entre 30 et 40 % du marché saoudien.
L'honnêteté oblige à dire aussi les ombres. Après le 11 septembre 2001, son nom apparaît dans des plaintes déposées aux États-Unis ; en 2005, un juge fédéral les rejette au fond, et en 2014 la Cour suprême américaine rend ce rejet définitif : Sulaiman al-Rajhi est mis hors de cause nommément, sans inculpation nulle part. Un volet visant la banque, relancé par une loi de 2016, reste en revanche ouvert sur la seule question de la compétence des tribunaux. Côté doctrine, l'Académie internationale du fiqh a jugé en 2009 le tawarruq organisé illicite, alors que le comité charia de la banque l'approuve : deux autorités sincères, deux lectures. Nous décrivons ces débats, nous ne les tranchons pas ; notre article « Pourquoi nous vérifions chaque récit avant de le raconter » détaille cette méthode.
Le geste se prépare en famille. Vers 2010, dans les derniers jours d'un Ramadan, à La Mecque, il réunit ses enfants et distribue leur héritage de son vivant. On rapporte que le patrimoine a été évalué pendant des mois, découpé en portefeuilles d'égale valeur, et que certains biens, trop différents pour être comparés, ont été tirés au sort, afin que nul ne puisse dire que le père a préféré l'un à l'autre. Le motif, lui, est établi : préserver la fraternité, épargner aux siens les tribunaux qui déchirent tant de familles.
Puis, en mai 2011, il annonce que l'essentiel de ce qui lui reste, dont sa part de la banque, environ 20 %, passe en waqf. Quelle proportion a-t-il donnée ? Plus de la moitié, dit le communiqué officiel ; les deux tiers, disent les journaux ; « j'ai gardé douze pour cent », dira-t-il lui-même plus tard. L'éventail varie, le mouvement est sans équivoque : Forbes le comptait parmi les plus riches du monde et, après le transfert, il sort du classement.
Désormais je ne possède que mes vêtements
C'est sa réponse aux journalistes après le transfert, citée dans le chapitre « L'homme qui s'est déshérité » de notre histoire audio. Il vit depuis d'une allocation que lui verse son propre waqf, pensionnaire, en somme, de sa propre donation. Quand le prix international du Roi Fayçal le couronne en 2012, il reverse aussitôt la récompense, 750 000 riyals, à une société de mémorisation du Coran.

Un waqf est une dotation perpétuelle du droit musulman : on immobilise des biens, et seuls leurs revenus servent l'intérêt général, indéfiniment. Le don ponctuel s'épuise ; le waqf, lui, est conçu pour survivre au donateur. Celui de Sulaiman al-Rajhi pèse plus de 60 milliards de riyals, selon sa propre déclaration filmée en 2017. Il finance des œuvres dans tout le royaume, dont une université à but non lucratif à Bukayriyah, sa ville natale, où l'on forme des médecins : le gamin qui a quitté l'école au deuxième niveau du primaire paie aujourd'hui des études de médecine.
Que retenir, si tu n'as ni banque ni milliards ? Trois choses. D'abord, une règle tenue longtemps devient une signature : ce que tu refuses par conviction te distingue plus sûrement que ce que tu imites par prudence. Ensuite, la transmission la plus apaisée est celle qui se prépare à froid, de ton vivant, plutôt que celle qu'on s'arrache à chaud devant un notaire. Enfin, rien dans ce parcours n'est une recette de placement : personne ne peut te promettre ce que l'avenir rapportera, et pour tes propres questions d'héritage, de zakat ou de waqf, la bonne adresse reste un savant ou une référence qualifiée, pas un article de blog.
Si les trajectoires de bâtisseurs te parlent, notre article « Mansa Moussa : l'homme le plus riche de l'histoire ? » interroge une autre fortune hors norme, et « Banque islamique en France : le vrai état des lieux » ramène le sujet de la finance sans riba à ta porte. Quant au gamin de Bukayriyah, son histoire complète, du bidon de kérosène au waqf, s'écoute en six chapitres sur app.namsira.com. Elle te laisse une question simple : que feras-tu de ton fardeau le jour où il deviendra trop lourd ?

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