La plus vieille université encore en activité au monde n'a pas ouvert ses portes à Bologne, ni à Oxford, ni à Paris. Elle est née à Fès, au Maroc, en l'an 859, et c'est une femme qui l'a financée : Fatima al-Fihri. Une héritière qui a choisi de convertir une fortune en pierres, en eau et en savoir, pour une communauté qui la lui rendrait mille ans plus tard.
On la connaît mal. Les sources anciennes sont rares, tardives, et la légende a brodé sur le peu que l'on sait. Ce récit s'en tient aux faits datés, sépare l'établi du rapporté, et raconte une trajectoire humaine : une famille en exil, un héritage, un chantier ouvert un premier jour de Ramadan, et une institution qui traverse douze siècles.
Qui était Fatima al-Fihri ?
Fatima al-Fihri naît vers l'an 800, à Kairouan, dans l'actuelle Tunisie. Sa famille descend d'une lignée arabe installée au Maghreb depuis les débuts de la conquête. Son père, Mohammed al-Fihri, est un marchand prospère. Au début du IXe siècle, il quitte Kairouan pour Fès, alors jeune capitale des Idrissides en pleine croissance. La famille s'installe dans le quartier des Kairouanais, du nom des exilés venus comme eux.
À la mort de son père, Fatima et sa sœur Maryam héritent d'une fortune considérable. Deux femmes, seules à la tête d'un capital important. Ce que Fatima en fait dit tout d'elle. Au lieu de le garder ou de le dépenser pour son seul confort, elle décide de le rendre à la ville qui l'a accueillie. Elle vise un ouvrage utile, durable, ouvert à tous. C'est la décision d'une bâtisseuse.
859 : le chantier de la mosquée Al Quaraouiyine
Le chantier démarre le premier jour du mois de Ramadan de l'an 245 de l'hégire, soit en 859. La date est restée. Si l'on retient sa naissance vers 800, Fatima approche alors de la soixantaine. Selon la tradition, elle achète le terrain à un homme de la tribu des Hawara, puis lance les travaux.
Un détail que la tradition a retenu : elle aurait fait extraire sur place, dans le sol même du chantier, le sable, la pierre et le plâtre nécessaires. Une manière de bâtir avec ce que le lieu offrait, sans dépendre de fournitures lointaines. La mosquée d'origine reste modeste : environ trente-cinq mètres de long, quatre nefs, une petite cour et un minaret peu élevé, de quoi rassembler le quartier pour la prière.
La même tradition rapporte que Fatima jeûna tout le temps des travaux, et ne rompit son jeûne que le jour de l'inauguration. Le chantier aurait duré près de dix-huit ans selon certains historiens. Ces récits, tardifs, tiennent de la mémoire pieuse autant que de l'histoire : on les donne pour ce qu'ils sont, sans les trancher. Ce qui est sûr, c'est le bâtiment. Il est là, et il n'a jamais fermé.
De la mosquée à la plus vieille université du monde
Très vite, la mosquée devient plus qu'un lieu de prière. On y enseigne. Dès le Xe siècle, des cercles d'étude se forment autour des piliers, et la théologie côtoie bientôt l'astronomie, la médecine, les mathématiques, le droit et la langue. Al Quaraouiyine se mue en centre du savoir, ouvert aux étudiants venus de tout le Maghreb et bien au-delà. L'édifice grandit avec la ville : les dynasties qui se succèdent l'agrandissent, et la petite salle des débuts devient l'une des plus vastes mosquées d'Afrique du Nord, capable d'accueillir des milliers de fidèles.
L'institution délivre des ijazah, ces licences d'enseignement qui autorisent leur détenteur à transmettre à son tour. Beaucoup y voient un ancêtre du diplôme universitaire. Au XIIe siècle, des esprits majeurs fréquentent Fès et ses cercles, d'Ibn Bajja, l'Avempace des Latins, à Ibn Rushd, plus connu sous le nom d'Averroès. Le lieu attire, forme et rayonne.
L'UNESCO et le Livre Guinness des records reconnaissent Al Quaraouiyine comme la plus ancienne université encore en activité au monde. Elle précède l'université de Bologne, fondée en 1088, et Oxford de plusieurs siècles. Autrement dit : la plus vieille université du monde est l'œuvre d'une femme, financée par un héritage, ouverte en 859.
Deux sœurs, deux mosquées : Fatima et Maryam
Fatima n'est pas seule à bâtir. Sa sœur Maryam finance, à la même époque et dans la même ville, la mosquée des Andalous, du nom du quartier des exilés d'al-Andalus. Deux sœurs, deux mosquées, deux quartiers : Fès se structure autour de leurs fondations. Un cas rare de ville dessinée, en partie, par la générosité de deux femmes.
Financer un édifice public n'avait rien d'exceptionnel pour une femme fortunée de ce temps. Beaucoup possédaient et géraient leurs biens en leur nom propre, et les convertissaient en fondations utiles : mosquées, fontaines, écoles, relais. Fatima et Maryam s'inscrivent dans cette lignée de bâtisseuses, maîtresses de leur fortune comme de leur choix.
Prends Zubayda. Épouse du calife Haroun al-Rachid, elle finança, sur près de mille quatre cents kilomètres, puits, citernes et relais pour les pèlerins, de Koufa à La Mecque. Quand ses ingénieurs lui décrivirent le coût vertigineux du chantier, la tradition lui prête cette réponse :
Faites-le, quel qu'en soit le prix, quand bien même chaque coup de pioche coûterait un dinar.
Ces mots nous viennent d'Ibn Khallikan, qui écrit près de quatre siècles et demi après elle : une parole rapportée, polie par la mémoire, que notre récit audio consacré à Zubayda restitue avec ses réserves. On peut douter de la phrase ; les puits, eux, sont encore là. C'est exactement l'esprit dans lequel il faut lire l'histoire de Fatima : douter des ornements, garder l'ouvrage.
Ce que disent vraiment les sources
Combien sait-on vraiment ? Moins qu'on ne le voudrait. Le récit de la vie de Fatima al-Fihri repose surtout sur un texte, le Rawd al-Qirtas d'Ibn Abi Zar, écrit au début du XIVe siècle, soit près de cinq cents ans après la fondation. Ce décalage impose la prudence : entre les faits et leur mise par écrit, cinq siècles de transmission ont pu ajouter, arrondir, embellir.
Des découvertes du XXe siècle ont nuancé le tableau. Une inscription coufique retrouvée dans le monument date une fondation de l'an 877 et l'attribue à Daoud, un prince idrisside, ce qui a conduit quelques historiens à interroger la part exacte de Fatima. Rien qui efface la tradition, mais un rappel qu'un tel édifice est l'œuvre de plusieurs mains et de plusieurs siècles. La part de la fondatrice et celle de ses continuateurs se mêlent dans la pierre.
L'attribution à Fatima reste pourtant la version communément admise, celle que l'institution elle-même revendique. Si son nom a traversé les siècles quand d'autres se sont effacés, c'est pour une raison simple : la mémoire préfère un visage à une administration. Fatima est devenue le visage d'un bien commun. Elle ne l'a pas volé.
L'héritage de Fatima al-Fihri aujourd'hui
Douze siècles plus tard, l'ouvrage vit toujours. La bibliothèque d'Al Quaraouiyine conserve des milliers de manuscrits, dont certains parmi les plus anciens du monde musulman : corans copiés à la main, traités de droit, de langue et de médecine, patiemment recopiés au fil des siècles. Longtemps fragile, elle a été restaurée puis rouverte au public dans les années 2010, sous la direction d'une architecte marocaine. Le savoir que Fatima a voulu abriter continue d'être lu.
Son nom, lui, inspire encore. Un prix Fatima al-Fihriya, créé en 2017 à Kairouan, sa ville natale, récompense des initiatives pour l'accès des femmes à la formation ; une statue lui rend hommage au Jordan Museum d'Amman ; des fondations et des programmes éducatifs portent son nom. Douze siècles après, l'héritière de Kairouan reste une figure de l'accès des femmes au savoir.
Retiens l'essentiel. Face à un héritage, Fatima al-Fihri n'a pas choisi le confort, mais l'ouvrage. Elle a transformé un capital privé en institution publique, ouverte et durable, et a laissé son nom à la plus vieille université du monde. La leçon n'est pas dans le montant, jamais chiffré avec certitude, mais dans la direction donnée à l'argent : vers ce qui dure et sert. Son histoire complète, sources datées à l'appui, se prolonge en version narrée sur app.namsira.com.
Oui, même si les sources sont tardives. Le premier récit détaillé de sa vie, celui d'Ibn Abi Zar, date du XIVe siècle, cinq siècles après les faits, ce qui impose la prudence sur les détails. La fondation d'Al Quaraouiyine en 859 et son attribution à Fatima restent la version communément admise, même si quelques historiens en débattent.
Pourquoi Al Quaraouiyine est-elle la plus ancienne université du monde ?
Parce qu'elle enseigne sans interruption depuis 859. Fondée comme mosquée par Fatima al-Fihri, elle devient vite un centre d'étude délivrant des ijazah, ces licences d'enseignement souvent vues comme un ancêtre du diplôme. L'UNESCO et le Livre Guinness des records la reconnaissent comme la plus ancienne université encore en activité. Elle précède Bologne (1088) et Oxford de plusieurs siècles.
Comment Fatima al-Fihri a-t-elle financé la mosquée ?
Avec son héritage. À la mort de son père, un riche marchand venu de Kairouan, Fatima et sa sœur Maryam reçoivent une fortune importante. Fatima consacre sa part à l'achat du terrain, cédé par un homme de la tribu des Hawara, puis au chantier ouvert en 859. Elle convertit ainsi un capital privé en institution publique, ouverte à tous.
Qui était Maryam, la sœur de Fatima al-Fihri ?
Maryam al-Fihri est la sœur de Fatima. À la même époque et dans la même ville, elle finance la mosquée des Andalous, du nom du quartier des exilés d'al-Andalus. Les deux sœurs ont ainsi doté Fès de deux grands lieux de culte et d'étude. Fès s'est en partie structurée autour de ces deux fondations féminines.
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