
Bâtisseurs
Mansa Moussa : l'homme le plus riche de l'histoire ?
Empire du Mali, pèlerinage de 1324, or déversé au Caire, retour endetté : ce que les sources disent vraiment de Mansa Moussa, loin des 400 milliards.
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Le waqf, ces fondations qui traversent les siècles : de l'eau de Zubayda à la dotation de Sulaiman al-Rajhi, l'histoire vraie d'un don qui dure.
6 min de lecturepar Namsira

Dans le désert, entre l'Irak et La Mecque, un mince filet d'eau a couru pendant plus de mille ans. Il ne venait pas d'une rivière. Il venait d'une décision : celle d'une femme qui, au tournant du IXe siècle, a immobilisé une partie de sa fortune pour que les pèlerins cessent de mourir de soif. Cette forme de fondation porte un nom, le waqf. Un bien mis de côté pour toujours, dont on ne touche jamais le capital, et dont seuls les revenus servent le bien commun.
Le waqf n'est pas une théorie de juriste. C'est une mécanique très concrète, qui a bâti des universités, des hôpitaux et des routes, et qui fonctionne encore aujourd'hui. Pour la comprendre, le plus simple est de suivre deux vies séparées par douze siècles : Zubayda, la princesse abbasside qui a donné son eau à La Mecque, et Sulaiman al-Rajhi, le milliardaire saoudien qui, en 2011, a versé l'essentiel de sa fortune dans une dotation perpétuelle.
Un waqf est un bien que son propriétaire retire définitivement de la circulation pour en consacrer les revenus à une cause. Le mot vient de l'arabe et signifie l'arrêt, l'immobilisation. Le principe tient en une image simple : tu ne donnes pas le fruit, tu donnes l'arbre.
Une fois le bien placé en waqf, il devient inaliénable. On ne le vend plus, on ne l'offre plus, on ne l'hérite plus. Le capital reste intact ; seuls ses revenus circulent : les loyers d'un immeuble, la récolte d'un champ, le rendement d'un domaine. C'est ce qui sépare un waqf d'un don ordinaire. Un don soulage un jour, puis s'épuise. Un waqf, lui, se renouvelle.
Cette différence explique la longévité de ces fondations. Là où une aumône aide une fois, un waqf bien géré peut nourrir, soigner ou instruire pendant des siècles. Encore faut-il l'entretenir. C'est toute la leçon des deux histoires qui suivent.

Zubayda est la femme la plus riche de son temps. Petite-fille du calife al-Mansur, fondateur de Bagdad, épouse de Harun al-Rashid, elle tient ses propres domaines et son propre trésor, gérés à part de l'administration du calife. Quand elle donne, elle donne ce qui lui appartient en propre.
Un jour, sur la route du pèlerinage, elle voit des marcheurs mourir de soif. La piste de Koufa à La Mecque court sur près de 1 400 kilomètres de désert, où l'eau dort parfois à quatre-vingts mètres sous la roche. Elle convoque ses ingénieurs et leur demande d'amener l'eau à toute la route. Devant l'ampleur de la dépense, ils hésitent. Sa réponse est restée célèbre.
Faites-le, quel qu'en soit le prix, quand bien même chaque coup de pioche coûterait un dinar.
Cette phrase est rapportée par le chroniqueur Ibn Khallikan, près de quatre siècles plus tard ; le récit Namsira consacré à Zubayda la donne pour ce qu'elle est, une parole polie par la mémoire. Mais l'ouvrage, lui, est bien réel. On l'appelle le Darb Zubayda, la route de Zubayda : de l'ordre de vingt-sept grandes stations, des puits, des citernes, des points d'eau tous les quinze kilomètres environ.
Elle va plus loin. À La Mecque même, où le puits de Zamzam s'était réduit à un filet, elle fait capter des sources lointaines et creuser des galeries souterraines sur près de quarante kilomètres, calculées avec une pente si douce que l'eau descend seule. Le coût, selon les traditions, oscille entre un et deux millions de pièces d'or, versées non dans un trésor mais dans le sable.
Vient alors son geste le plus intelligent. Pour que l'eau coule après elle, Zubayda place des vergers et des domaines en waqf : des biens retirés pour toujours du commerce, dont les revenus, estimés à trente mille dinars par an, entretiennent les sources à perpétuité. Elle ne donne pas de l'eau, elle donne la source. Résultat : l'Ayn Zubayda a coulé plus de mille ans, réparée par les Mamelouks puis les Ottomans, relevée par Ibn Saoud en 1928, jusqu'à ce que les pompes modernes la remplacent.
Ce n'est pas une légende dorée. L'archéologue saoudien Saad al-Rashid a relevé le long de ces pistes quatre-vingt-six structures encore debout et des centaines d'inscriptions gravées dans la vieille écriture coufique. Le Darb Zubayda, on peut le toucher. Il figure aujourd'hui parmi les sites proposés au patrimoine de l'humanité.
Zubayda n'est pas un cas isolé. Pendant des siècles, le waqf a financé une grande partie de la vie des villes musulmanes sans peser sur l'impôt. Le capital appartenait à la fondation ; les revenus faisaient tourner les institutions, année après année.
À Fès, l'université al-Quaraouiyine fonctionne depuis 859, portée à l'origine par la fortune d'une femme, Fatima al-Fihri, puis par des dotations successives. C'est l'une des plus anciennes institutions d'enseignement encore en activité au monde.
Le même mécanisme faisait vivre les bimaristans, ces hôpitaux où les revenus de terres agricoles payaient les médecins et les remèdes, les soins restant gratuits pour les patients. Le waqf entretenait aussi les fontaines, éclairait des rues, offrait le gîte aux voyageurs dans les caravansérails. Sur certains tronçons du Darb Zubayda, on rapporte même deux petits murs dressés le long de la piste, pour qu'un pèlerin aveugle puisse la suivre du bout des doigts jusqu'à La Mecque.
Le point commun de tous ces ouvrages : ils ne dépendaient ni du bon vouloir d'un prince ni des recettes d'une seule année. Une fondation les portait, et cette fondation était conçue pour durer bien après ceux qui l'avaient dotée.

Douze siècles plus tard, la même idée resurgit dans une vie que l'on peut dater presque au jour près. Sulaiman al-Rajhi naît en 1929 dans une oasis pauvre du centre de l'Arabie. Enfant, il vend du pétrole lampant, un bidon sur le dos, et porte les charges des autres au souk de Riyad. Avec ses frères, il fonde en 1978 la société de change qui deviendra, dix ans plus tard, la banque portant leur nom, la plus grande banque islamique du monde.
En mai 2011, alors que le magazine Forbes le compte parmi les plus grandes fortunes de la planète, il annonce un geste rare. L'essentiel de ce qui lui reste, dont sa part de la banque, passe en waqf : une dotation perpétuelle consacrée aux œuvres. Forbes évaluait alors sa fortune à 7,7 milliards de dollars. Après le transfert, il sort du classement.
Combien a-t-il donné ? La moitié de sa fortune selon sa propre fondation, les deux tiers selon la presse. En interview, il chiffrera lui-même l'ensemble de ses dons à quelque soixante milliards de riyals, environ seize milliards de dollars. Ce waqf finance notamment une université à but non lucratif dans sa ville natale, Bukayriyah, où l'on forme des médecins.
Le plus frappant est ce qu'il dit de lui-même : désormais, je ne possède que mes vêtements, déclare-t-il aux journalistes. Il vit d'une allocation que lui verse son propre waqf. Il avait déjà partagé son héritage de son vivant, en portefeuilles d'égale valeur, certains biens tirés au sort, pour préserver l'entente entre ses enfants et leur épargner les tribunaux qui déchirent tant de familles.
Entre Zubayda et Sulaiman al-Rajhi, douze siècles et une seule idée qui revient. Ne pas donner l'eau, mais la source. Ne pas offrir une gorgée, mais l'ouvrage qui l'apportera sans fin. Le récit Namsira consacré à Zubayda le résume ainsi : ne pas chercher à donner beaucoup, mais à instituer ce qui donnera sans toi.
C'est aussi ce qui explique la durée d'un waqf. Une source ne coule pas mille ans par miracle : elle coule parce que, tous les trente ans, quelqu'un est descendu curer les galeries et redresser les puits. Zubayda l'avait prévu en dotant l'ouvrage de revenus perpétuels. Bâtir est un instant ; entretenir est une discipline, et c'est le vrai don.
Tu n'as pas besoin d'une fortune de calife pour t'en inspirer. Le principe se transpose à toute échelle : ce que tu bâtis pour durer vaut mieux que ce que tu dépenses pour briller. Un savoir transmis, un outil qu'on entretient, une structure qu'on institue plutôt qu'un geste qu'on consomme. La question que laisse Zubayda est simple : de ta richesse, qu'est-ce qui coulera encore quand tu ne seras plus là ?

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