
Anti-leçons
Tulipomanie : la première bulle de l'histoire et ses leçons
Tulipomanie : en février 1637, un bulbe valait vingt ans de salaire. Récit de la première bulle spéculative de l'histoire et de ses leçons intactes.
· 6 min de lecture
Le FOMO, la peur de rater, a fait affluer les foules chez Madoff et sur FTX : voici, dates et montants à l'appui, comment il fait perdre de l'argent.
6 min de lecturepar Namsira

Palm Beach, milieu des années 2000. Dans un club de golf où l'adhésion coûte des centaines de milliers de dollars, des hommes déjà riches guettent une silhouette. Ils ont répété leur phrase. Ils veulent confier leur argent à un gérant qui, lui, fait mine de ne pas en vouloir : Bernard Madoff. La réponse tombe, polie et froide : le fonds est fermé. Ils repartent dépités, et plus déterminés que jamais à y entrer. Ce que ces hommes vivaient porte un nom : le FOMO, la peur de rater ce que les autres, eux, semblent déjà tenir.
FOMO est l'abréviation de « Fear Of Missing Out » : la peur de manquer, de rater le train. Ce n'est pas un mot de laboratoire. C'est un moteur qui a vidé des comptes réels, chez des gens intelligents, à des dates précises. Namsira ne juge personne et ne donne aucun conseil de placement : on raconte des histoires documentées, montants et dates à l'appui, pour que tu repères ce moteur en toi avant qu'il ne t'emporte.
Le FOMO, c'est la peur de rater une occasion que les autres saisissent. En finance, elle a une signature reconnaissable : tu achètes un actif non parce que tu l'as étudié, mais parce que son prix grimpe et que ton entourage s'enrichit sous tes yeux. La décision ne vient plus de la valeur de la chose. Elle vient de la peur d'être le seul resté à quai.
Trois ingrédients l'allument presque toujours. La preuve sociale d'abord : si tout le monde y va, ça doit être sûr. La rareté ensuite, vraie ou fabriquée : une porte qui se ferme, un compte à rebours, une place limitée. La vitesse enfin : les alertes, les écrans, les groupes qui s'excitent en direct. Réunis, ces trois leviers court-circuitent le calcul et te font agir avant d'avoir réfléchi.
Reviens au club de golf. La force de Madoff n'était pas la démesure, c'était le calme. 10 à 12 % par an, presque chaque année, presque sans un mois de perte. Une courbe douce, régulière comme un salaire. Sur des marchés réels, cette régularité est impossible : les cours montent, chutent, se reprennent. Mais qui s'en méfie quand le voisin, lui, touche son rendement tranquille depuis dix ans ?
Le tour de force de l'escroc fut de retourner la règle du jeu. D'ordinaire, l'arnaqueur court après ses victimes. Ici, les victimes suppliaient l'escroc. En se disant « fermé », le fonds fabriquait la rareté qui nourrit le FOMO : plus on te refuse, plus tu veux entrer. Des fondations, des clubs entiers, des familles se sont recommandés les uns aux autres. Personne ne demandait à voir les comptes : on avait trop peur de rater la place.
La file d'attente ne s'arrêta que le 11 décembre 2008, jour de son arrestation. Les relevés affichaient 65 milliards de dollars, en grande partie fictifs, sur environ 4 800 comptes ; le capital réellement perdu tournait autour de 17,5 milliards. L'argent des sortants venait des entrants ; rien n'était investi. Le FOMO n'avait pas seulement gonflé la bulle : il en était le carburant.

Change d'époque. 2020, 2021 : la cryptomonnaie flambe, et une peur nouvelle saisit des millions de gens ordinaires. Pas la peur de perdre, la peur de rater. Rater le prochain Bitcoin, le prochain jeton multiplié par cent, la fortune que le voisin affiche sur les réseaux. Au centre de la ruée, un jeune homme en tee-shirt froissé, Sam Bankman-Fried, et sa plateforme d'échange, FTX.
À l'automne 2021, la fortune de Bankman-Fried est estimée, sur le papier, à 26 milliards de dollars ; début 2022, sa plateforme est valorisée 32 milliards. FTX crée sa propre monnaie maison, le jeton FTT, achète pour dix-neuf ans le nom de la grande salle de basket de Miami, s'affiche partout. Plus la plateforme paraît puissante, plus on lui confie son argent ; plus on lui confie, plus la légende grossit. Le FOMO faisait entrer des centaines de milliers de déposants qui, pour la plupart, n'avaient jamais lu un bilan.
Un gain qui ne s'explique pas est presque toujours un gain qui n'existe pas, ou qui existe en le prenant à un autre.
Cette phrase vient du chapitre « Ce que FTX nous apprend », dans le récit consacré à Sam Bankman-Fried, à lire et à écouter sur Namsira. Le jeton FTT, justement, était né de rien : une fortune adossée à sa propre invention. Le FOMO, lui, ne pose jamais la question d'où vient l'argent. Il regarde la courbe qui monte, et il achète.

Le plus troublant, c'est que la même peur fonctionne dans l'autre sens. Le 2 novembre 2022, le site spécialisé CoinDesk révèle que le fonds de trading de Sam Bankman-Fried, Alameda Research, repose massivement sur son propre jeton FTT. Le 6 novembre, Changpeng Zhao, patron de la plateforme rivale Binance, annonce qu'il vend tous ses FTT. La confiance se fissure. Et d'un coup, la peur de rater se retourne en peur de tout perdre.
En trois jours, les clients réclament plus de 5 milliards de dollars. Chacun veut récupérer son argent avant les autres, avant que la porte ne se ferme pour de bon. C'est le FOMO inversé : la peur d'être le dernier dans la file. Le coffre, sommé de rendre les dépôts, était vide : il manquait près de 9 milliards de dollars de dépôts clients. Le 11 novembre 2022, FTX et près de 130 sociétés du groupe déposent le bilan. Sam Bankman-Fried sera reconnu coupable des sept chefs d'accusation le 2 novembre 2023, puis condamné à vingt-cinq ans de prison.
Le mécanisme est simple et toujours le même : le FOMO te fait acheter au plus haut. Tu entres après la hausse, quand tout le monde en parle, c'est-à-dire au moment précis où le risque de correction est le plus grand. Puis, quand le marché se retourne, la même foule se rue vers la sortie, et tu vends au plus bas. Acheter la peur au ventre, vendre la peur au ventre : deux fois, tu payes ton émotion.
Trois biais font le reste. La mentalité de troupeau te fait suivre la foule, comme si le nombre garantissait la justesse. Le biais de récence te fait croire que ce qui monte depuis six mois montera toujours. Et l'aversion au regret, cette douleur d'imaginer le voisin plus riche que toi, te pousse à agir vite, mal, maintenant. La tulipomanie de 1637, que Namsira raconte aussi, obéissait déjà exactement à ces trois ressorts.
Tu ne feras pas taire cette peur, elle est humaine. Mais tu peux l'empêcher de tenir le volant. Trois réflexes suffisent, et aucun n'exige d'être expert.
D'abord, demande d'où vient l'argent. Quel bien produit, quel service rendu, quel risque réel justifie ce gain ? Si la réponse est floue, si l'on te renvoie à une méthode secrète ou à une technologie que tu n'aurais pas à comprendre, arrête-toi. Ensuite, méfie-toi de ce qui est à la fois trop calme et trop pressé : une courbe parfaite, un compte à rebours, une porte qui se ferme, ce sont des appâts. Enfin, offre-toi un délai. Une décision prise dans l'urgence est presque toujours une décision dictée par la peur ; vingt-quatre heures suffisent souvent à la dissiper.
Madoff et FTX n'ont pas ruiné des naïfs isolés. Ils ont ruiné des foules qui, chacune, avaient surtout peur de rater ce que le voisin semblait déjà tenir. Les marchands et les bâtisseurs que Namsira raconte par ailleurs se reconnaissaient à l'inverse : ils savaient nommer leur « assez » et n'achetaient jamais une chose qu'ils n'avaient pas comprise. La prochaine fois qu'une occasion « à ne pas rater » te presse d'agir tout de suite, souviens-toi que l'urgence n'est pas un argument. C'est le costume préféré de la peur.

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