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Nick Leeson : le trader qui a coulé une banque de 233 ans

Nick Leeson, trader de 28 ans, a coulé la banque Barings en 1995 : 827 millions de livres de pertes cachées dans le compte 88888. Récit de sa chute.

6 min de lecturepar Namsira

Illustration abstraite : Nick Leeson : le trader qui a coulé une banque de 233 ans
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Singapour, 23 février 1995. Nick Leeson quitte la salle des marchés, laisse sur son bureau un mot de quelques lignes qui se termine par « I'm sorry », et disparaît. Il fêtera ses 28 ans deux jours plus tard, en cavale. Derrière lui, un trou de 827 millions de livres sterling, dissimulé pendant des mois. Trois jours plus tard, la banque Barings, fondée en 1762 et forte de 233 ans d'histoire, la plus ancienne banque d'affaires du Royaume-Uni, est déclarée en faillite. Un seul homme venait de la faire tomber.

Comment est-ce possible ? Comment un trader de 28 ans coule-t-il une institution qui avait financé les guerres napoléoniennes et l'achat de la Louisiane ? Cet article raconte les faits, datés et chiffrés : l'ascension, la cachette, le séisme qui a tout déclenché, la chute, puis ce que cette histoire t'apprend encore aujourd'hui. Namsira raconte et explique, sans donner de leçon de morale. Ici, les faits parlent d'eux-mêmes.

Nick Leeson, l'ascension fulgurante d'un trader star

Rien ne prédestinait Nick Leeson à la City. Né en 1967 à Watford, dans une famille modeste, fils de plâtrier, il quitte l'école sans passer par l'université. Il commence comme employé de banque chez Coutts, passe par Morgan Stanley, puis rejoint la Barings en 1989. Son terrain : le back-office, le règlement des opérations, la plomberie discrète de la finance.

En 1992, Barings l'envoie à Singapour. Sa mission : diriger les opérations de la banque sur le SIMEX, le marché à terme de la cité-État. Leeson y devient le patron de Barings Futures Singapore. Il négocie sur le parquet et, en même temps, il supervise le back-office qui enregistre ses propres transactions. Cette double casquette, on le verra, va tout rendre possible.

Les débuts sont éclatants. Leeson affiche des profits spectaculaires sur les contrats à terme de l'indice Nikkei. En 1993, il rapporte à lui seul environ 10 millions de livres, près de 10 % des bénéfices du groupe. À Londres, on le regarde comme un prodige, la poule aux œufs d'or. Personne ne pose de questions tant que l'argent rentre.

Un détail avait pourtant été oublié. En Angleterre, une demande d'agrément de Leeson auprès du régulateur avait buté sur une dette impayée qu'il n'avait pas déclarée. Le dossier fut retiré. Cette alerte ne parvint jamais aux autorités de Singapour. Le premier maillon de la surveillance avait déjà cédé.

Le compte 88888 : la cachette des pertes de Nick Leeson

Le compte 88888 est le cœur de l'affaire. C'était au départ un compte d'erreurs, un registre technique destiné à corriger les fautes de saisie du back-office. Leeson le détourne dès 1992 pour y enfouir ses pertes, loin des yeux de Londres.

Le mécanisme est simple et redoutable. Devant ses supérieurs, Leeson affiche des gains. Dans le compte 88888, il empile les pertes réelles. Dès la fin 1992, le trou caché atteint déjà environ 2 millions de livres. Fin 1994, il dépasse les 200 millions. Sur le papier, Leeson reste la star ; dans l'ombre, il coule.

Sa stratégie tient d'une logique de joueur : doubler la mise. À chaque perte, il augmente ses positions sur le Nikkei, persuadé qu'un retournement effacera tout. Parfois ça marche. Le plus souvent, le trou se creuse. Il falsifie des documents, invente de faux clients, réclame des liquidités à Londres pour couvrir ses appels de marge. La banque envoie l'argent sans comprendre où il part.

Le séisme de Kobe, le jour où tout a basculé

Le 16 janvier 1995, Leeson place un pari énorme sur le calme des marchés : un short straddle. En clair, il vend de la volatilité et parie que le Nikkei restera stable autour de 19 000 points. Tant que rien ne bouge, il encaisse les primes. C'est un pari sur l'immobilité.

Le 17 janvier 1995, à l'aube, un séisme de magnitude 7,3 ravage la ville de Kobe. Plus de 6 000 morts, une région industrielle dévastée. La Bourse de Tokyo dévisse. Le Nikkei plonge de plus de 1 000 points en quelques jours. Le pari de Leeson sur la stabilité se transforme en gouffre.

Au lieu de reconnaître ses pertes, Leeson double encore. Il achète massivement des contrats à terme sur le Nikkei pour tenter, à lui seul, de faire remonter l'indice. Il brûle les liquidités de la banque. Fin février, ses positions représentent des sommes colossales. Le marché, lui, ne remonte pas.

827 millions de pertes : la chute de la banque Barings

Le 23 février 1995, Leeson comprend que la partie est finie. Il quitte Singapour avec sa femme, laisse le mot d'excuses sur son bureau et s'envole. Quand les auditeurs ouvrent enfin le compte 88888, ils découvrent l'ampleur du désastre : 827 millions de livres de pertes, soit près du double du capital propre de la banque.

Le week-end du 25 février, la Banque d'Angleterre réunit en urgence les grands noms de la City pour tenter un sauvetage. Impossible : les positions encore ouvertes de Leeson pouvaient creuser les pertes sans limite. Le 26 février 1995, Barings est placée sous administration. 233 ans d'histoire effacés en un week-end.

Quelques jours plus tard, le groupe néerlandais ING rachète la Barings pour une livre symbolique, en reprenant ses dettes. Le nom d'une des plus anciennes maisons de la finance britannique disparaît. Les actionnaires perdent tout ; les porteurs d'obligations de la banque, l'essentiel de leur mise. Un séisme financier, après le séisme réel.

La faille de contrôle : un seul homme, tous les pouvoirs

Comment un seul trader a-t-il pu cacher un tel trou ? La réponse tient en une faille : Leeson contrôlait à la fois le front-office et le back-office. Il passait les ordres et il validait ses propres opérations. Personne d'indépendant ne vérifiait ses comptes.

Dans une banque saine, ces deux fonctions sont séparées exprès. Celui qui négocie ne doit jamais être celui qui enregistre et confirme. Chez Barings Singapour, cette barrière n'existait pas. Le renard gardait le poulailler et signait lui-même le registre.

Le jour où une seule personne garde l'argent, exécute les ordres et rédige la preuve, la fraude n'est plus un risque. Elle est une simple décision.

Cette phrase vient du chapitre « Le dix-septième étage » de « Madoff, anatomie d'une confiance volée », l'histoire à écouter sur l'application Namsira. Elle décrit la fraude de Bernie Madoff, mais elle s'applique mot pour mot à Nick Leeson : même absence de tiers de confiance, même confusion des rôles, même désastre au bout.

Couverture de l'histoire « Madoff » sur Namsira
Anti-biographiesMadoffChez Bernie Madoff comme chez Nick Leeson, une seule main gardait l'argent, exécutait les ordres et signait les relevés. Le récit complet de cette faille, chapitre par chapitre, sur Namsira.Découvrir l'histoire

L'aveuglement de la hiérarchie a fait le reste. À Londres, on ne comprenait pas vraiment les produits dérivés que Leeson négociait. On voyait des profits, on versait des bonus, on ne posait pas de questions. La culture du résultat immédiat avait endormi toute prudence, jusqu'au réveil brutal.

Nick Leeson aujourd'hui : de la prison de Changi à la scène

La fuite de Leeson est courte. Arrêté à l'aéroport de Francfort, en Allemagne, il est extradé vers Singapour. Il plaide coupable de fraude et de falsification de documents. En décembre 1995, il est condamné à six ans et demi de prison, qu'il purge à Changi.

La détention est rude. Leeson y affronte un cancer du côlon, dont il réchappe. Il écrit son autobiographie, « Rogue Trader », portée à l'écran en 1999 avec Ewan McGregor dans son rôle. Libéré la même année pour bonne conduite, il doit tout reconstruire.

Sa seconde vie est un renversement. Devenu conférencier recherché sur le risque et la fraude, il dirige un temps le club de football irlandais Galway United, puis conseille des entreprises sur la détection des fraudes internes. L'homme qui a coulé une banque enseigne désormais comment éviter le prochain effondrement.

L'histoire de Nick Leeson n'est pas un cas isolé. Treize ans plus tard, Bernie Madoff faisait s'écrouler un montage de 65 milliards de dollars avec la même absence de tiers de confiance. En 2022, Sam Bankman-Fried effondrait l'empire crypto FTX en jouant avec l'argent des clients. Les décors changent, la faille reste la même.

Couverture de l'histoire « Sam Bankman-Fried » sur Namsira
Anti-biographiesSam Bankman-FriedNovembre 2022 : FTX s'effondre en quelques jours. Vingt-sept ans après Barings, la même question a suffi à tout faire tomber : où est vraiment l'argent des clients ? Le récit sur Namsira.Découvrir l'histoire

Retiens trois réflexes, valables pour n'importe quel placement comme pour n'importe quelle entreprise. Demande toujours qui garde réellement l'argent. Exige qu'un tiers indépendant vérifie les comptes. Méfie-toi des profits trop réguliers que personne ne sait vraiment expliquer. Le récit complet de Nick Leeson, comme ceux de Madoff et de FTX, se raconte et s'écoute sur Namsira. Une même question les traverse tous : où est vraiment l'argent ?

Sources & pour aller plus loin

Questions fréquentes

Comment Nick Leeson a-t-il fait couler la banque Barings ?
En cumulant deux fonctions qui auraient dû rester séparées : trader sur le SIMEX à Singapour et responsable du back-office. Il a caché ses pertes croissantes dans le compte 88888 tout en affichant des profits. Le séisme de Kobe, en janvier 1995, a fait exploser ses paris sur le Nikkei. Au final, 827 millions de livres de pertes, près du double du capital de Barings, ont provoqué la faillite.
C'est quoi le compte 88888 de Nick Leeson ?
Un compte d'erreurs, à l'origine destiné à corriger les fautes de saisie du back-office. Nick Leeson l'a détourné dès 1992 pour y dissimuler ses pertes de trading. Invisible pour la direction de Londres, ce compte a englouti environ 2 millions de livres fin 1992, puis plus de 200 millions fin 1994. Il est devenu le symbole de la fraude qui a coulé Barings.
Combien Nick Leeson a-t-il fait perdre à Barings ?
Environ 827 millions de livres sterling, soit près du double du capital propre de la banque au moment de la chute, en février 1995. Cette somme correspond aux pertes accumulées sur des contrats à terme et des options liés à l'indice Nikkei, aggravées après le séisme de Kobe. Le montant a rendu tout sauvetage impossible.
Nick Leeson a-t-il fait de la prison ?
Oui. Arrêté à Francfort puis extradé vers Singapour, il plaide coupable de fraude et de falsification. Fin 1995, il est condamné à six ans et demi de prison, purgés à la prison de Changi. Il y affronte un cancer du côlon, dont il guérit, et est libéré en 1999 pour bonne conduite.
Que devient Nick Leeson aujourd'hui ?
Il a transformé son passé en métier. Auteur de l'autobiographie « Rogue Trader », adaptée au cinéma en 1999, il est devenu conférencier sur le risque et la fraude. Il a dirigé le club de football irlandais Galway United, puis s'est orienté vers le conseil et l'enquête sur les fraudes financières internes.

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