
Bâtisseurs
Azim Premji : le milliardaire indien qui a donné 21 milliards
De la fabrique d'huile d'Amalner aux 21 milliards de dollars donnés à sa fondation : le parcours vérifié d'Azim Premji, bâtisseur discret de Wipro.
· 8 min de lecture
Mohed Altrad, orphelin bédouin né vers 1948 près de Raqqa, a bâti un groupe de 5,28 milliards d'euros. Récit daté et incarné d'une ascension hors norme.
7 min de lecturepar Namsira

Un enfant marche pieds nus dans le désert syrien, du côté de Raqqa. Pas de date de naissance sur un registre, pas d'école autorisée, un troupeau à garder et une grand-mère qui a décidé qu'il serait berger. Près de soixante-dix ans plus tard, cet enfant dirige un groupe qui pèse 5,28 milliards d'euros de chiffre d'affaires. Entre les deux, il y a Mohed Altrad, et une obstination que rien n'a fait plier.
Comment passe-t-on d'une tribu nomade sans papiers à la tête d'un empire industriel présent sur plusieurs continents ? Pas par un coup de chance. Par une soif d'apprendre qu'on lui interdit, une bourse arrachée, une langue à conquérir, et un pari à 200 francs. Voici son parcours, daté et incarné : Namsira raconte, sans légende dorée.
Mohed Altrad est un entrepreneur franco-syrien, né vers 1948 dans le désert près de Raqqa, en Syrie. Orphelin de mère très tôt, bédouin sans état civil, il a bâti le groupe Altrad, l'un des leaders mondiaux des services industriels et de l'échafaudage. En 2023, ce groupe a réalisé 5,28 milliards d'euros de chiffre d'affaires avec plus de 60 000 salariés. En 2015, son fondateur a été sacré Entrepreneur mondial de l'année par EY, premier dirigeant français à recevoir cette distinction. Voilà le résumé. Le chemin, lui, mérite d'être raconté en entier.
Sa date de naissance exacte n'existe nulle part. On la situe autour de 1948. Sa mère, mariée très jeune, meurt alors qu'il n'est qu'un petit garçon. Son père le confie à sa grand-mère, dans une tribu où l'on vit de peu et où l'avenir d'un enfant tient en un mot : le troupeau. La faim, le froid des nuits, la dureté du désert ne sont pas un décor. C'est le quotidien.
La grand-mère le veut berger. L'école n'est pas pour lui : une perte de temps, un luxe d'ailleurs. Mais le garçon s'accroche. Contre l'interdiction, il apprend à lire, s'entête, rattrape les leçons qu'on lui refuse. Là où d'autres auraient plié, lui fait de la volonté d'apprendre sa seule arme. Ce n'est pas un talent particulier. C'est un refus obstiné d'accepter le sort qu'on lui a assigné.
À 17 ans, il décroche son baccalauréat. Pour un enfant qu'on destinait aux moutons, c'est déjà un exploit. Le gouvernement syrien lui accorde alors une bourse pour partir étudier en France. Il quitte le désert de son enfance pour un pays dont il ne parle pas la langue, sans savoir ce qui l'attend. Le premier chapitre de sa vie est déjà écrit : ce qu'on te refuse au départ ne décide pas de l'arrivée.
En 1969, Mohed Altrad débarque en France avec presque rien : 200 francs en poche. Le froid, l'isolement, une langue à conquérir mot après mot. Il n'a ni relations, ni filet, ni retour possible. Il n'a que son entêtement et ses nuits de travail. La précarité n'est pas une épreuve à traverser vite : c'est le terrain sur lequel il va tout construire.
Il transforme ce dénuement en diplômes. Étudiant à Montpellier, il enchaîne les cursus jusqu'à un doctorat en informatique. Le berger du désert est devenu ingénieur. Il travaille chez Alcatel puis Thomson, part quatre ans à Abou Dabi pour la compagnie pétrolière nationale, ADNOC, où il apprend la gestion de projets à grande échelle, les budgets qui se comptent en millions, la rigueur d'exécution. De retour en France, il cofonde en 1983 une société d'informatique qui conçoit un ordinateur portable. Une école complète, qui lui servira bientôt.
Ce schéma, partir de rien et se hisser par le seul travail, tu le retrouves ailleurs. Rose Blumkin a quitté un village de Biélorussie avec 66 dollars en poche et pas un mot d'anglais, avant de bâtir l'un des plus grands magasins de meubles des États-Unis. Deux vies, deux continents, une même mécanique : le calcul mental, l'effort quotidien, et le refus de dépendre de la chance.

Le vrai tournant, c'est 1985. Mohed Altrad rachète Mefran, un petit fabricant d'échafaudages criblé de dettes, installé à Florensac, dans l'Hérault. L'entreprise est au bord de la liquidation. Personne n'en veut. Lui y met ses économies. Le berger qui comptait des moutons parie tout sur une PME que le marché a déjà condamnée.
Il rebaptise l'affaire à son nom : Altrad. Il connaît les chiffres, il connaît la rigueur apprise dans le pétrole, il connaît surtout la valeur d'un franc quand on n'en a pas. Il redresse, réinvestit, rachète un concurrent, puis un autre. L'échafaudage devient sa spécialité, puis les bétonnières, puis les grands services aux industries lourdes. La logique ne change jamais : redresser ce que d'autres abandonnent.
La méthode est constante : racheter des entreprises en difficulté, les redresser par une gestion serrée des coûts, recommencer. Depuis 2020, le groupe a mené quatorze acquisitions, intégré 24 000 salariés et ajouté près de 2,8 milliards d'euros de chiffre d'affaires. En 2023, le total atteint 5,28 milliards, en hausse de près de 38 % sur un an. La croissance n'a rien d'un feu de paille : elle s'empile, acquisition après acquisition.
Le groupe Altrad est aujourd'hui un leader mondial de l'échafaudage et des services aux industries lourdes : énergie, pétrole, construction. Plus de 60 000 personnes y travaillent, réparties sur des dizaines de pays. En 2015, ce parcours vaut à son fondateur le titre d'Entrepreneur mondial de l'année, décerné par EY : il est le premier Français à l'obtenir. Il figure depuis parmi les milliardaires recensés par Forbes. L'orphelin sans papiers est entré dans les classements qu'on réserve d'ordinaire aux héritiers.
Ce qui frappe, dans cette trajectoire, ce n'est pas le montant final, mais la patience. Bâtir un tel ensemble a demandé près de quatre décennies, entreprise après entreprise, redressement après redressement. Là où d'autres cherchent le coup d'éclat, lui a empilé des paris modestes, tenus dans la durée. La fortune n'est pas tombée d'un ciel favorable : elle est le produit composé d'un travail continu, commencé avec 200 francs et jamais interrompu.
On n'apprend pas d'une statue. On apprend d'un être entier, avec sa lumière et sa fêlure.
Cette phrase clôt « Ce que Mrs B nous apprend », le dernier chapitre de notre histoire consacrée à Rose Blumkin. Elle vaut aussi pour Mohed Altrad. Namsira ne dresse pas de statues : on raconte des vies entières, leurs élans et leurs contradictions, parce qu'on n'apprend rien d'un portrait lissé. Ce qui compte ici, c'est le geste répété : apprendre quand c'était interdit, travailler quand il n'y avait rien, racheter quand personne ne voulait.
En 2011, Mohed Altrad reprend le Montpellier Hérault Rugby, un club en difficulté. Il investit, structure, patiente. En 2022, Montpellier est sacré champion de France, le premier titre de son histoire. Son nom s'affiche aussi sur le maillot du XV de France : le bédouin du désert syrien devient l'un des visages du rugby français. Le sport n'est pas qu'un loisir de milliardaire ; c'est une manière d'inscrire son nom dans le pays qui l'a accueilli.
L'homme écrit aussi. Sous le titre Badawi, publié chez Actes Sud et largement autobiographique, il raconte l'enfant du désert, la faim d'apprendre, l'exil. Il signe d'autres romans, comme L'hypothèse de Dieu et La Promesse d'Annah, et des livres de management. Devenu milliardaire, il n'a pas effacé Raqqa : il en a fait un livre. C'est peut-être là sa vraie marque, celle qui donne son titre à cette histoire : réussir sans renier d'où l'on vient.
D'autres bâtisseurs ont fait ce choix à leur manière. À Dubaï, deux anciens consultants ont transformé un simple téléphone et une vingtaine de chauffeurs en une entreprise revendue 3,1 milliards de dollars, sans perdre en route ni le nom ni les valeurs qu'ils avaient écrites avant le premier client. Là aussi, l'origine modeste n'a pas été un plafond, mais un point de départ.

Retiens le geste, pas le folklore. Mohed Altrad n'a pas attendu les conditions idéales : il a appris quand c'était interdit, s'est diplômé sans le sou, a racheté une entreprise que tout le monde fuyait. Si les bâtisseurs partis de rien te parlent, prolonge avec « Careem : comment bâtir le Uber du Golfe à partir de rien » et « Mo Ibrahim : un million de dollars pour les dirigeants honnêtes », deux autres portraits du blog. Puis commence petit, aujourd'hui : la première brique de Mohed Altrad fut un livre ouvert malgré l'interdiction. Les récits complets, eux, s'écoutent chapitre par chapitre sur app.namsira.com.

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