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Payer l'ouvrier avant que sa sueur ne sèche : deux vies au dirham près

Payer l'ouvrier avant que sa sueur ne sèche : comment Abu Hanifa et az-Zubayr ont incarné le droit du travailleur, avec dates, scènes et montants réels.

7 min de lecturepar Namsira

Pièces déposées dans une main ouverte au pied d'un chantier, outils encore posés
Narration audio
Sommaire

« Donnez à l'ouvrier son salaire avant que sa sueur ne sèche. » La formule est belle, et tout le monde la cite. Payer l'ouvrier avant que sa sueur ne sèche, c'est facile à répéter ; c'est plus dur à tenir un soir de fin de mois, quand la caisse est courte et le client en retard. Namsira ne tranche pas les règles. Namsira raconte. Alors laisse la maxime de côté un instant, et regarde ce que des hommes en ont fait : en dirhams comptés, en terres vendues, en salaires versés sans un jour d'attente.

Deux vies suffisent à mesurer l'écart entre la phrase et l'acte, à un siècle de distance. Abu Hanifa, le grand juriste de Koufa, qui vécut toute sa vie du commerce de l'étoffe. Et az-Zubayr ibn al-Awwam, cousin du Prophète Muhammad, sur les terres duquel mille serviteurs travaillaient. Deux hommes, une même idée du travailleur : sa peine se paie, elle se paie vite, et on ne la lui rabat jamais.

Payer l'ouvrier avant que sa sueur ne sèche : d'où vient la formule

La phrase vient d'une parole rapportée du Prophète Muhammad, conservée dans les recueils de hadith : le salaire du travailleur lui revient sans qu'on le fasse attendre. Nous la citons pour ce qu'elle est, une parole transmise. Nous ne nous prononçons pas sur les règles, d'autres, savants qualifiés, sont là pour cela. Ce qui nous occupe ici, c'est l'Histoire.

Car une maxime ne vaut que par les gestes qu'elle a inspirés. Derrière « avant que sa sueur ne sèche », il y a une idée simple et exigeante : celui qui a peiné a déjà rempli sa part, son dû n'attend pas, et personne n'a le droit de profiter de sa faiblesse pour le payer moins. Deux marchands l'ont tenue au dirham près. Commençons par Koufa.

Abu Hanifa, le marchand qui payait juste dans les deux sens

Abu Hanifa, mort en l'an 150 de l'hégire, vers 767, n'est pas seulement le juriste dont l'école a traversé treize siècles. C'est d'abord un marchand de khazz, une étoffe de luxe, installé sur le marché de Koufa, dans la demeure d'Amr ibn Hurayth. Son affaire n'était pas une échoppe isolée : un atelier avec ses ouvriers, des associés qui vendaient pour son compte jusque dans des villes lointaines, un vrai réseau. Beaucoup de mains vivaient de ce commerce, et beaucoup de paies en dépendaient.

Sa règle de vente était connue de tout Koufa : montrer le défaut de l'étoffe avant que l'argent ne change de main. Un jour, la règle se brisa sans lui. Une balle d'étoffe partit à la vente avec un défaut qu'un associé oublia de signaler. Quand Abu Hanifa l'apprit, l'affaire était conclue, l'argent rentré. Un autre aurait haussé les épaules : ce n'était pas sa faute. Lui prit tout le produit de la vente, jusqu'au dernier dirham, et le donna en aumône. Pas sa marge : le prix entier. Un gain dont il aurait fallu taire l'origine ne valait, à ses yeux, rien du tout.

Le plus rare est ailleurs. Une vieille femme entre un jour et le supplie de ne pas la tromper, elle ne sait pas marchander. Il lui annonce quatre dirhams. Elle se fâche : on se moque d'elle, la pièce vaut bien plus. Alors il lui déplie son calcul : le lot était déjà presque tout remboursé par les ventes précédentes, il ne restait engagé, sur cette étoffe, que quatre dirhams. Prix coûtant, pas une miette de marge. Le calcul exact, offert à celle qui ne pouvait pas le vérifier.

Retiens l'autre scène, plus déroutante encore. Une femme vient lui vendre une soie et en demande un certain prix. Il examine la pièce et refuse, non parce que c'est trop cher : parce que c'est trop peu. La marchandise valait plusieurs fois la somme. Il fait estimer l'étoffe et relève lui-même le prix jusqu'à sa vraie valeur. Payer l'ouvrier avant que sa sueur ne sèche, c'est cela aussi : ne pas transformer l'ignorance de celui qui travaille ou qui vend en marge à prendre.

Couverture de l'histoire « Abu Hanifa » sur Namsira
FondationsAbu HanifaAbu Hanifa, l'imam marchand de Koufa qui retournait l'étoffe pour montrer le défaut : son histoire complète, en six chapitres sourcés, se lit et s'écoute sur Namsira.Découvrir l'histoire

Et ses profits ? On rapporte qu'une fois l'an, il arrêtait ses comptes, écartait toute somme douteuse, prélevait de quoi vivre, puis distribuait le reste à ses étudiants pauvres. « Dépensez pour vos besoins et ne louez qu'Allah, car je ne vous ai rien donné de mon propre bien », leur disait-il en guise de reçu. C'est ainsi qu'un étudiant démuni, Abu Yusuf, put étudier des années sans souci de pain, avant de devenir l'un des grands noms du droit musulman. Le négoce finançait ceux qu'il formait.

Az-Zubayr : mille serviteurs, et rien qui reste le soir

Un siècle plus tôt, à Médine, az-Zubayr ibn al-Awwam était parti de presque rien. Sa femme, Asma bint Abi Bakr, racontait qu'il l'avait épousée « sans bien ni esclave, rien qu'un chameau de puisage et son cheval ». La fortune vint ensuite, proprement : des terres concédées, du butin gagné au combat, du négoce. Cousin du Prophète par sa mère, l'un des dix compagnons à qui le Paradis fut annoncé de leur vivant, il n'avait pourtant jamais tenu un gouvernorat ni perçu un impôt, le récit d'al-Bukhari le précise. Sa richesse tenait en terres et en murs : al-Ghaba, un bois au nord de Médine ; onze maisons dans la ville ; d'autres à Bassora, à Koufa, en Égypte.

On rapporte que mille serviteurs travaillaient ses terres et lui versaient leur redevance, et que rien, le soir venu, ne restait dans sa maison : tout partait en aumône avant la nuit. Il vendit un jour une maison six cent mille. On le crut floué : « tu t'es fait avoir ! » Sa réponse tenait en quelques mots : elle est dans la voie de Dieu. La fortune passait entre ses mains comme l'eau, sans jamais s'y arrêter.

Sa règle de vie, il l'avait dite lui-même. Az-Zubayr, avare de mots, en a transmis très peu, mais celui-ci a traversé les siècles.

Que l'un de vous prenne sa corde, fagote du bois et le vende, cela vaut mieux que mendier.

Cette parole, az-Zubayr l'a rapportée du Prophète, et al-Bukhari l'a conservée. Elle dit tout son rapport au travail : la dignité se gagne à la main, jamais tendue. Lui-même vivait de ses terres et de son négoce, sans rien demander à personne. Un homme qui ne doit son pain à personne peut payer les autres sans jamais avoir à se justifier.

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FondationsAz-Zubayr ibn al-AwwamAz-Zubayr ibn al-Awwam, le compagnon qui transformait les dépôts en dettes pour ne jamais faire perdre un dirham à quiconque : l'histoire complète, en six chapitres, est sur Namsira.Découvrir l'histoire

Le droit du travailleur, raconté par les actes

Mets les deux vies côte à côte, et le droit du travailleur cesse d'être un slogan pour devenir une série de gestes précis. Payer sans délai. Payer le vrai prix, même à qui l'ignore. Ne pas bâtir un gain qu'il faudrait ensuite cacher. Faire circuler le profit vers ceux qu'on emploie et ceux qu'on forme. Ni Abu Hanifa ni az-Zubayr n'ont écrit un traité de gestion : ils ont tenu des registres qu'on peut encore ouvrir.

Az-Zubayr poussait le scrupule plus loin que quiconque. Quand on lui confiait de l'argent en dépôt, il refusait : « non, un prêt, car je crains qu'il ne se perde. » En se déclarant emprunteur, il s'engageait à rendre la somme quoi qu'il advienne d'elle : d'un mot, il prenait le risque de l'autre sur ses propres épaules. À sa mort, ce scrupule se chiffrait à 2 200 000 de dettes selon al-Bukhari. Son fils Abdullah vendit al-Ghaba, acheté 170 000, revendu 1 600 000, et paya chaque créancier jusqu'au dernier, sans remise ni délai, sur quatre saisons de pèlerinage. La même exigence qui fait payer l'ouvrier à l'heure fait rembourser le prêteur à l'unité.

On retrouve la même trame chez d'autres figures que Namsira raconte : Abd al-Rahman ibn Awf, qui prêtait sans intérêt aux jeunes marchands qui débutaient, ou les marchands de l'âge d'or, dont la fortune tenait d'abord à une parole exacte sur la marchandise. Toujours le même fil : ce que l'on doit à celui qui travaille passe avant le confort de sa propre caisse.

Payer l'ouvrier avant que sa sueur ne sèche, aujourd'hui

Quatre gestes, tirés non d'une théorie mais de deux comptabilités. D'abord, sanctuarise ce que tu dois : chez az-Zubayr, la dette passait avant l'héritage ; chez toi, le salaire passe avant le reste, même quand un client tarde. Ensuite, paie le juste prix dans les deux sens, car Abu Hanifa refusait de sous-payer autant que de surfacturer. Puis, fais descendre le profit vers ceux qui l'ont produit : mille serviteurs réglés le soir même, des étudiants nourris, un Abu Yusuf lancé. Enfin, ne gagne rien que tu devrais cacher.

« Avant que sa sueur ne sèche » n'est pas une contrainte de plus à supporter. Chez ces deux hommes, c'est une façon de tenir debout : ils ont payé vite, payé juste, et donné le reste, sans jamais dépendre d'un prince pour manger. Si tu veux voir comment une boutique d'étoffes a fini par financer une école de droit, ou comment un fils a soldé deux millions de dettes une créance après l'autre, les récits complets d'Abu Hanifa et d'az-Zubayr t'attendent, à lire et à écouter, sur Namsira.

Sources & pour aller plus loin

Questions fréquentes

Que signifie « payer l'ouvrier avant que sa sueur ne sèche » ?
C'est une parole rapportée du Prophète Muhammad, conservée dans les recueils de hadith : le salaire du travailleur lui est dû sans qu'on le fasse attendre. Namsira ne tranche pas les règles ; nous racontons comment de grandes figures l'ont incarnée. Chez Abu Hanifa comme chez az-Zubayr, la peine d'autrui se payait vite et au juste prix, jamais rabattue.
Comment Abu Hanifa traitait-il ceux qui travaillaient et vendaient pour lui ?
Abu Hanifa dirigeait à Koufa un atelier et un réseau d'associés. Il imposait de montrer chaque défaut d'une étoffe avant la vente. Il refusait de sous-payer : quand une femme lui vendit une soie sous sa valeur, il fit estimer la pièce et releva lui-même le prix. Chaque année, il distribuait le surplus de ses comptes à ses étudiants pauvres, dont Abu Yusuf.
Pourquoi az-Zubayr donnait-il tout ce que ses terres rapportaient ?
On rapporte que mille serviteurs travaillaient les terres d'az-Zubayr et lui versaient leur redevance, et que rien ne restait chez lui le soir : tout partait en aumône avant la nuit. Il vendit une maison six cent mille et, quand on le crut floué, répondit qu'elle était « dans la voie de Dieu ». Il vivait de ses terres et de son négoce ; al-Bukhari précise qu'il n'a jamais tenu de gouvernorat ni perçu d'impôt.
Le « droit du travailleur » en islam, c'est quoi selon ces récits ?
Ces biographies ne posent pas de règle ; elles montrent des gestes. Payer sans délai, payer le vrai prix même à qui l'ignore, ne pas bâtir un gain qu'il faudrait cacher, faire circuler le profit vers ceux qu'on emploie ou qu'on forme. Abu Hanifa et az-Zubayr ont tenu ces gestes toute leur vie, registres à l'appui.
Az-Zubayr est-il mort ruiné à cause de ses dettes ?
Non. À sa mort en 36 de l'hégire (656), il devait 2 200 000 selon al-Bukhari, mais laissait un patrimoine immense en terres et maisons. Ces dettes venaient d'un scrupule : il transformait en prêts les dépôts qu'on lui confiait, pour garantir chaque somme. Son fils Abdullah vendit les biens et paya chaque créancier jusqu'au dernier, sur quatre saisons de pèlerinage.

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