
Compagnons
L'homme qui refusa une fortune et devint plus riche encore
L'histoire d'Abdurrahman ibn Awf : ruiné par l'exil, il refuse la moitié d'une fortune, demande le chemin du marché et rebâtit tout. Récit daté et leçons.
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Talha ibn Ubaydillah, marchand des Banu Taym, vidait ses coffres de 700 000 dirhams en une matinée. Récit incarné de l'un des plus généreux compagnons.
6 min de lecturepar Namsira

Un soir, à Médine, Talha ibn Ubaydillah rentre avec 700 000 dirhams. La somme entre chez lui au coucher du soleil. Au matin, avant midi, ses coffres sont vides. Ce n'est ni un vol ni une ruine : c'est un choix, répété toute une vie. Ce marchand des Banu Taym, l'un des dix compagnons à qui le Paradis fut annoncé de leur vivant, ne supportait pas de garder l'argent une nuit sous son toit.
Voici le paradoxe de Talha. Il gagnait comme peu d'hommes de son temps, et il gardait le moins possible. Ses terres d'Iraq lui rapportaient, dit-on, près de mille dirhams par jour ; il en redistribuait presque tout avant le crépuscule. Cet article te raconte d'où venait cette fortune, comment il gagna le surnom d'Al-Fayyad, le débordant, et pourquoi le Prophète l'appela un martyr marchant encore sur terre.
Talha ibn Ubaydillah est un marchand de La Mecque, du clan des Banu Taym, la même famille qu'Abu Bakr. Il naît vers 594. Converti très jeune à l'islam, il compte parmi les tout premiers croyants de la cité, et parmi les dix compagnons à qui le Paradis fut annoncé de leur vivant.
Les chroniqueurs racontent qu'il apprit la nouvelle loin de chez lui. Jeune, il mène une caravane vers Bosra, en Syrie. Là, un moine interpelle les marchands mecquois : un prophète va bientôt paraître au pays du sanctuaire, dit-il, celui qu'on attend. De retour à La Mecque, Talha découvre qu'Abu Bakr appelle déjà à une foi nouvelle. Le lien entre les deux annonces le frappe. Il n'hésite pas.
C'est Abu Bakr, son proche, qui le conduit au Prophète Muhammad. Sa conversion lui coûte cher. Un notable de Quraysh, Nawfal ibn Khuwaylid, les fait saisir et attacher ensemble, Abu Bakr et lui, par une même corde, pour les briser. De ce supplice partagé leur vient un surnom qui les suivra : Al-Qarinayn, les deux liés. Sa tribu s'indigne de son choix. Talha ne cède pas.
En l'an 3 de l'hégire, sur les pentes du mont Uhud, l'armée musulmane est débordée. Autour du Prophète, les rangs se disloquent et beaucoup fuient. Talha, lui, reste. Il fait de son corps un rempart et reçoit à sa place les traits lancés vers le Messager.
Les récits parlent de plus de soixante-dix blessures ce jour-là : coups d'épée, flèches, pointes de lance. Il détourne une flèche de sa main nue et y perd l'usage de ses doigts. La main restera paralysée pour le reste de ses jours. C'est le prix qu'il paie pour couvrir le Prophète de son propre bras.
Un geste résume ce jour. Quand le Prophète, blessé, ne peut gravir un rocher, Talha se courbe et le hisse de ses mains meurtries jusqu'au sommet. Il l'a défendu debout, puis porté à bout de bras. Les compagnons garderont l'image d'un homme qui, ce jour-là, ne s'est occupé que d'un seul corps : celui du Messager.
Abu Bakr, qui vit la scène, disait que cette journée fut tout entière celle de Talha. On rapporte que le Prophète le désigna comme un martyr marchant encore sur terre : celui qui voulait voir un vivant déjà de l'autre monde n'avait qu'à le regarder. Le titre lui reste, ach-Chahid al-Machy, le Martyr Vivant, et il continuera de servir malgré ses cicatrices.
Parce qu'il donnait sans mesure, et surtout sans délai. Talha gagnait comme un marchand d'élite et dépensait comme si l'argent lui brûlait les mains. Le négoce était pour lui un talent, jamais une fin en soi.
On raconte qu'un soir il rentre avec 700 000 dirhams. La somme l'empêche de dormir. Son épouse le trouve tourmenté et lui demande la cause. Rien, répond-il, sinon cet argent qui reste chez nous cette nuit. Distribue-le donc, lui dit-elle. Au matin, avant midi, il l'a réparti entre les pauvres de Médine, coffres vidés, cœur apaisé.
Ses revenus venaient surtout de ses terres et de son commerce. On avance le chiffre de mille dirhams par jour tirés de ses domaines d'Iraq. Il réglait les dettes des siens, entretenait des veuves et des orphelins de sa tribu, épaulait qui venait à lui. Le Prophète l'appelait selon les jours et les campagnes Talha al-Khayr, l'homme du bien, Talha al-Fayyad, le débordant, Talha al-Joud, le généreux.
Sa générosité ne se comptait pas seulement en dons ponctuels. Elle tenait tout un tissu social. Il affranchissait, mariait des filles sans ressources de sa parenté, avançait de quoi relancer un commerce en peine. Autour de lui, on rapporte que personne de sa tribu ne restait dans le besoin. Une réputation pareille valait de l'or : on lui confiait ses affaires les yeux fermés.
Il a donné énormément sans jamais s'appauvrir, parce qu'il donnait le fruit et jamais l'arbre. La récolte, jamais le champ.
Ces lignes viennent de notre histoire consacrée à Abd al-Rahman ibn Awf, l'autre grand marchand parmi les compagnons. Elles éclairent Talha aussi bien que lui. Talha gardait ses terres, la source, et donnait le revenu, presque en entier, jour après jour. Il ne se dépouillait pas de l'outil ; il vidait seulement le seau, sans jamais le laisser plein la nuit.

Talha ne fut pas qu'un combattant et un donateur. Il fut un homme de conseil. Avant de mourir, en l'an 23 de l'hégire, le calife Umar désigne six hommes pour choisir son successeur. Talha en fait partie. Son avis pèse dans les décisions de la jeune cité, et sa parole est écoutée des anciens comme des jeunes.
Sa connaissance des marchés et des prix en faisait un conseiller précieux sur la gestion des terres conquises et des revenus publics. Il refusait les privilèges attachés à son rang. Sa loyauté allait à l'intérêt commun avant le sien. L'expertise du marchand s'était muée en jugement politique.
Sous le califat d'Uthman, les tensions montent dans la cité. Talha tente, autant qu'il peut, de servir de pont entre des camps qui se durcissent. Sa parole reste respectée de tous les côtés.
Talha meurt en l'an 36 de l'hégire, vers 656, dans la grande discorde qui suit l'assassinat du calife Uthman. À Bassora, deux armées de musulmans se font face lors de la bataille du Chameau. Devant cette période douloureuse, l'historien al-Dhahabi écrivait qu'il remettait l'affaire de ces compagnons à Dieu et implorait Son pardon pour eux. Nous racontons les faits, sans nous faire juges entre eux.
Talha était venu réclamer que justice soit faite après le meurtre d'Uthman. Il cherchait la réforme et l'apaisement, non le sang musulman. Le jour du combat, la confusion l'emporte sur les intentions. Une flèche l'atteint dans la mêlée, et il en meurt, âgé d'une soixantaine d'années.
On rapporte qu'Ali ibn Abi Talib pleura sur son corps, essuya la poussière de son visage et pria pour qu'ils soient réunis parmi les habitants du Paradis. Le Martyr Vivant rejoignait enfin ceux qu'il avait un jour protégés de son bras. Sa mort ferma une page de la première génération.

Trois gestes concrets traversent sa vie. D'abord, il séparait la source du flux : Talha gardait ses terres, qui produisaient, et faisait circuler ce qu'elles produisaient ; il restait solide et donnait sans fin. Ensuite, il ne laissait pas l'argent dormir : il vidait ses coffres avant midi pour ne jamais s'y attacher. Enfin, il fut fiable avant d'être riche : sa générosité et sa droiture soudaient une ville entière autour de lui.
Talha ibn Ubaydillah n'a pas laissé de traité. Il a laissé une image : un homme couvert de cicatrices, riche entre les riches, qui ne supportait pas de garder l'argent une nuit. Pour prolonger, notre récit d'az-Zubayr ibn al-Awwam et notre panorama des compagnons du Prophète complètent bien celui-ci ; et l'histoire entière de Talha, d'Uhud à la bataille du Chameau, t'attend sur app.namsira.com, à lire ou à écouter.

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