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Bâtisseurs

Abdul Sattar Edhi : l’homme pauvre aux 1 500 ambulances

Deux tenues, aucun salaire, et la plus grande flotte d’ambulances bénévoles au monde : dates, chiffres et méthode d’Abdul Sattar Edhi, bâtisseur pakistanais.

7 min de lecturepar Namsira

Flotte d'ambulances blanches alignées à l'aube devant un dispensaire de Karachi
Narration audio
Sommaire

Karachi, 9 juillet 2016. Une foule immense s’immobilise, des soldats présentent les armes, un canon tonne, un chef d’État s’incline. On enterre ce jour-là Abdul Sattar Edhi, mort la veille, avec les honneurs réservés aux souverains. Pourtant, l’homme qu’on porte en terre ne laisse ni palais, ni compte garni, ni héritage à se partager. Dans son armoire, on ne trouvera que deux tenues usées, lavées mille fois. Il a dormi jusqu’au bout dans une petite pièce attenante à ses bureaux, sans climatisation, une couverture pour tout luxe.

Cet homme sans diplôme a pourtant bâti la Fondation Edhi, la plus vaste organisation caritative du Pakistan et le plus grand réseau d’ambulances bénévoles au monde, reconnu par le Livre Guinness des records en 1997. Comment un homme qui s’est assis sur un trottoir pour mendier a-t-il construit un empire du secours sans jamais en tirer une roupie ? Voici son histoire, avec ses dates, ses montants et sa méthode.

Qui était Abdul Sattar Edhi ?

Abdul Sattar Edhi est un philanthrope pakistanais né en 1928 à Bantva, un bourg du Gujarat alors sous domination britannique, et mort le 8 juillet 2016 à Karachi. Fondateur de la Fondation Edhi, il a créé le plus grand réseau d’ambulances bénévoles de la planète, des maternités gratuites, des orphelinats, des refuges et des morgues, sans jamais prendre un salaire de son organisation en plus de soixante ans d’activité.

Tout commence par un rituel. Chaque matin, avant l’école, sa mère glisse deux petites pièces dans sa main. Une pour lui. L’autre, il doit la donner en chemin à quelqu’un de plus pauvre que lui. Au retour, elle demande des comptes : à qui as-tu donné, et pourquoi ? Le don devient une discipline quotidienne, une gymnastique du regard. Vers ses onze ans, sa mère est paralysée par une attaque. Il quitte l’école et devient son garde-malade à plein temps : il la lave, la nourrit, la porte, pendant des années.

Elle meurt vers 1947, l’année où la partition des Indes jette des millions de personnes sur les routes. La famille, musulmane, rejoint le tout jeune Pakistan et s’installe à Karachi, port saturé de réfugiés démunis. Le jeune homme y arrive presque sans rien. Pour vivre, il vend du tissu au détail dans les marchés, puis devient courtier en textile, dans la lignée de sa famille de commerçants memons. Au comptoir, il apprend le prix des choses, la marge, le maniement de l’argent des autres.

1951 : un dispensaire de deux mètres carrés

Autour de lui, les organisations d’entraide ne secourent souvent que les leurs : même origine, même communauté, même clan. Edhi trouve cela insupportable. Un homme qui saigne au bord de la route ne demande pas la religion de celui qui le relève. En 1951, à Mithadar, l’un des quartiers les plus denses de Karachi, il ouvre un local minuscule, que les récits décrivent grand comme un placard : des médicaments de base, les premiers soins, et une promesse rare, être soigné sans payer.

Pour financer le dispensaire, il fait ce que personne dans sa position n’ose faire : il s’assoit sur le trottoir, une écuelle devant lui, et il mendie. Non pour son ventre, mais pour les soins des autres. À qui veut l’entendre, il explique où ira chaque pièce.

J’ai mendié. Et les gens ont donné.

Cette parole qu’on lui prête revient dans tous les récits de sa vie ; l’histoire Namsira consacrée à Abdul Sattar Edhi la rapporte dès son premier chapitre. Les gens donnaient parce qu’ils voyaient, de leurs propres yeux, que l’homme ne gardait rien. Sa pauvreté visible était son bilan comptable, ouvert à tous, en permanence.

En 1957, une épidémie de grippe asiatique déferle sur le Pakistan. Edhi dresse des tentes, distribue des soins, se démène. Les dons affluent et, cette année-là, il achète le véhicule qui va tout changer : une vieille ambulance, une seule. À Karachi, entre l’accident et l’hôpital, il existait un vide mortel. Ses ambulances s’y glissent : elles viennent, elles emportent, elles sauvent, sans demander ni papiers, ni religion, ni argent d’avance. La flotte comptera un jour plus de 1 500 véhicules, certains décomptes évoquant même 1 800 ambulances, quelques avions et des bateaux de sauvetage.

Pourquoi Edhi refusait l’argent des puissants

La réponse d’abord : parce que l’argent qui vient d’en haut vient rarement seul. Edhi n’acceptait que les dons des Pakistanais ordinaires. Dans les années quatre-vingt, on rapporte que le président de l’époque lui fit parvenir un chèque de plusieurs centaines de milliers de roupies : il le renvoya. Des gouvernements étrangers proposèrent des millions : il déclina de même. Les montants exacts varient selon les sources, mais le geste, lui, est constant, répété, revendiqué.

Sa logique était froide. Le jour où l’État finance ta fondation, peux-tu encore secourir ceux qu’il néglige ? Un donateur qui donne dix roupies ne réclame pas de siège au conseil. La multitude, précisément parce qu’elle est modeste et dispersée, le rendait incapturable. En échange, il offrait une transparence radicale : des comptes tenus, des usages visibles, aucun salaire, aucun train de vie. Chaque roupie donnée pouvait se voir aller droit au secours, sans détour par le confort du fondateur.

Le berceau, l’ambulance et la tombe

Devant chaque centre Edhi, un berceau métallique, le jhoola, posé dehors, accessible jour et nuit. Au-dessus, une phrase peinte : ne le tue pas, dépose-le dans le berceau. Aucun interrogatoire, aucune pièce d’identité, aucun jugement. On recueille le nourrisson, on le soigne, on lui cherche une famille. Les récits de la fondation évoquent des dizaines de milliers d’enfants recueillis ou placés à l’adoption au fil des décennies. Au cœur de ce versant de l’œuvre, une femme : Bilquis Edhi, infirmière rencontrée au dispensaire, devenue son épouse, surnommée la mère des orphelins.

Il y a enfin ce service dont personne ne veut : les morts sans nom. Les corps trouvés au bord des routes ou flottant dans le port, que nul ne réclame. Edhi et ses équipes les recueillaient, les lavaient, les enveloppaient d’un linceul et leur offraient une sépulture digne. Lui-même affirmait en avoir lavé plus de vingt mille de ses propres mains. Chrétien, hindou, incroyant, musulman : ses ambulances ne triaient personne, et il tenait ce refus de trier pour l’exigence la plus haute de sa foi.

La reconnaissance suit. Prix Ramon Magsaysay en 1986, record Guinness en 1997, prix Balzan pour l’humanité en 2000, la plus haute décoration civile du Pakistan, des nominations au prix Nobel de la paix. Edhi rentrait de ces cérémonies sans que rien ne change : mêmes vêtements, même pièce nue, même écuelle. Les récompenses, disait-il en substance, appartenaient aux donateurs et aux volontaires, pas à lui.

Ce que les bâtisseurs peuvent apprendre d’Edhi

Première leçon : la confiance est un capital, le moins cher et le plus puissant qui soit. Un réseau continental financé par des pièces anonymes ne s’explique pas autrement. Elle met des années à se construire et un instant à se perdre. Deuxième leçon : la transparence est un moteur, pas une contrainte. Ce que tu montres avec fierté te finance. Troisième leçon : la frugalité du dirigeant est un argument, pas un sacrifice. Un fondateur qui ne prélève rien prouve, mieux qu’aucun audit, que les ressources vont à la cause.

Quatrième leçon : garde ton financement libre. Mille petits soutiens valent mieux qu’un seul grand maître, car personne ne pèse alors assez pour te dicter ta route. Cinquième leçon : agis avant d’avoir les moyens. Le dispensaire de deux mètres carrés a précédé la fortune, jamais l’inverse. Commence petit, sers vraiment, laisse la preuve parler : les ressources suivent l’utilité démontrée bien plus souvent qu’elles ne la précèdent.

Edhi n’est pas seul dans cette famille de bâtisseurs qui rendent, celle qu’explore aussi notre article Donner de son vivant : ces bâtisseurs qui n’ont rien laissé. Azim Premji a transféré environ 21 milliards de dollars de ses actions Wipro à sa fondation dédiée à l’éducation. Mo Ibrahim a vendu Celtel puis consacré sa fortune à récompenser la bonne gouvernance africaine. Trois routes différentes, une même conviction : la richesse se juge à ce qu’elle répare.

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Que reste-t-il d’Abdul Sattar Edhi aujourd’hui ?

Edhi meurt le 8 juillet 2016 à Karachi, à 88 ans, après des années d’insuffisance rénale. Il avait demandé à être enterré dans les vêtements qu’il portait et fait don de ce qui pouvait encore servir : ses cornées ont rendu la vue à deux personnes. Le Pakistan lui offre des funérailles nationales. Et la machine tient. Sous la conduite de son fils Faisal et des équipes formées pendant des décennies, les ambulances continuent de partir, les berceaux d’accueillir, les dons d’arriver.

C’est la différence entre le héros et le bâtisseur : le héros fait de grandes choses, le bâtisseur fait des choses qui continuent sans lui. Si tu portes un projet, retiens la séquence d’Edhi : commence avec ce que tu as, donne à voir chaque flux, aligne ton train de vie sur ta mission et refuse l’argent qui t’enchaîne. Pour aller plus loin, son histoire complète se retrouve en six chapitres audio sur Namsira, aux côtés de celles d’Azim Premji, de Mo Ibrahim ou de Sulaiman al-Rajhi, autres vies où l’argent sert au lieu d’asservir.

Sources & pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qui était Abdul Sattar Edhi ?
Un philanthrope pakistanais (1928-2016), fondateur de la Fondation Edhi, la plus vaste organisation caritative du Pakistan. Parti d’un dispensaire gratuit ouvert en 1951 à Karachi, il a bâti le plus grand réseau d’ambulances bénévoles au monde, certifié par le Livre Guinness des records en 1997, sans jamais prendre de salaire ni posséder plus de deux tenues.
Combien d’ambulances compte la Fondation Edhi ?
Les sources situent la flotte, selon les époques, entre plus de 1 500 et environ 1 800 véhicules, auxquels s’ajoutent quelques avions, un hélicoptère et des bateaux de sauvetage pour les inondations. Le Livre Guinness des records l’a reconnue en 1997 comme le plus grand service d’ambulances bénévoles de la planète.
Pourquoi Edhi refusait-il l’argent des gouvernements ?
Pour rester libre. Il estimait que l’argent des États et des grandes puissances arrive avec des attentes et des pressions. Dans les années 1980, il renvoya un chèque présidentiel de plusieurs centaines de milliers de roupies et déclina des millions venus de l’étranger. Il ne vivait que des dons de simples citoyens, trop dispersés pour le capturer.
Comment est mort Abdul Sattar Edhi ?
Le 8 juillet 2016 à Karachi, à 88 ans, après des années d’insuffisance rénale. Enterré dans les vêtements qu’il portait, il avait fait don de ses cornées, qui ont rendu la vue à deux personnes. Le Pakistan lui a offert des funérailles nationales, un honneur d’ordinaire réservé aux chefs d’État.
Qui dirige la Fondation Edhi aujourd’hui ?
Son fils Faisal Edhi a repris la conduite de la fondation, avec les équipes formées du vivant du fondateur. Son épouse Bilquis Edhi, surnommée la mère des orphelins et morte en 2022, a longtemps porté les maternités gratuites, les berceaux jhoola et les adoptions. Les ambulances et les centres fonctionnent toujours.

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